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La famille Schwartzmann de Tinqueux,
la famille la plus nombreuse déportée de France

Dossier mis en ligne par Jocelyne et Jean-Pierre HUSSON

La photographie de la Famille Schwartzmann

Les Schwartzmann à Reims et à Tinqueux

La rafle du 27 janvier 1944

La déportation : de Drancy à Auschwitz-Birkenau

La marche de la mort, la libération et le retour à Tinqueux

Le témoignage de Léa Rohatyn-Schwartzmann

Le témoignage de Suzanne Sher-Schwartzmann

Le souvenir de la Famille Schwartzmann à Tinqueux et à Reims

Sources

__________

 

 

 

 

 


La photographie
de la Famille Schwartzmann

   Michel et Henriette SCHWARTZMANN entourés de douze de leurs treize enfants : ( de gauche à droite )
          - au premier plan : Marcel en 1936, Ginette née en 1941, Madeleine née en 1939, Marie-France née en février 1943, Maurice en 1938, Pierre en 1933.
          - au second plan : Antoinette née en 1931, Robert en 1929, Simone née en 1927, Suzanne née en 1921, Léa née en 1925, Jeanne née en 1932.

   Cette photographie a été prise 7, rue Jean Gutenberg à Tinqueux en banlieue de Reims, devant la maison des SCHWARTZMANN, vraisemblablement à la fin de l'été 1943, c'est-à-dire quelques mois seulement avant la rafle du 27 janvier 1944.
   Elle a été conservée par Monsieur et Madame DESTOUCHES qui habitaient 2, rue Jean Gutenberg, en face de la maison des SCHWARTZMANN.
   Le 17 mai 1941, à l'occasion de la Journée des mères françaises, élevée par le gouvernement de Vichy en Fête nationale, le conseil municipal de Tinqueux avait
décerné la médaille d'or de la famille française à Henriette SCHWARTZMANN.
   
Le fils aîné, André, né en 1920, qui ne figure pas sur la photographie, s'était engagé dans l'aviation en 1939.  Après la défaite de 1940, il avait rallié la résistance en zone non-occupée, puis avait été arrêté et interné en Espagne, alors qu'il tentait de rejoindre les Français libres en Grande-Bretagne.

Montage-collage réalisé en 1985 par les élèves du collège du quartier Saint Remi de Reims
avec leur professeur d'arts plastiques Martine Duliot
dans le cadre du projet d'action éducative ( PAE ) " Reims souviens-toi "
animé par Jocelyne Husson, professeur d'histoire


Les Schwartzmann
à Reims et Tinqueux

   Michel SCHWARTZMANN, né à Ouman en Russie en 1893, avait émigré en France et s'était engagé dans l'armée française pendant la 1ère guerre mondiale.
   En 1916
, il avait été naturalisé français .
   En 1918, au cours d'une permission, il avait épousé Henriette MOSCHKOWITZ à Vincennes.

   Henriette SCHWARTZMANN est née à Reims en 1898. Bachelière, elle était issue d'une famille de Juifs alsaciens d'origine russe, venus s'installer à Reims après l'annexion par l'Empire allemand des trois départements d'Alsace-Moselle en 1870-1871.
   
Son père, Isidore MOSCHKOWITZ, commerçant, avait épousé Frédérique MOSCHKOWITZ, née KLEIN, modiste. Ils tenaient un magasin d'antiquités, rue de Vesle à Reims.
   Artisan menuisier-ébéniste, Michel SCHWARZTMANN avait construit la maison familiale de Tinqueux, avec l'aide de maçons italiens, au cours des années 1938-1939. C'était une coquette maison en dur, qui remplaça une maison de bois devenue trop exigüe au fur et à mesure que la famille s'agrandissait.
  
  
 La famille SCHWARTZMANN ne fréquentait pas assidûment la synagogue, mais elle respectait le Shabbat
et accueillait volontiers à sa table les voisins dans le besoin. Lorsque des Républicains espagnols réfugiés en France sont arrivés à Tinqueux, Henriette a accepté de rédiger leur courrier.
   Tous les enfants sont allés à l'école et les plus grands ont tous passé et obtenu leur certificat d'études.

   Puis ce fut l'occupation allemande, la mise en œuvre de la législation antisémite par l'administration française aux ordres du gouvernement de Vichy, et les dénonciations.
   
Michel SCHWARTZMANN, ancien combattant, médaillé de la 1ère guerre mondiale, qui se croyait à l'abri, fut contraint d'abandonner le statut d'artisan-ébéniste et s'embaucha comme ouvrier dans une entreprise de menuiserie de Reims.

   Le 16 mars 1943, le secrétaire de la section rémoise du Parti populaire français ( PPF ), un des plus virulents partis collaborationnistes, adressait une lettre au sous-préfet de Reims dans laquelle il dénonçait la famille SCHWARTZMANN dont il écorchait le nom :

   La famille juive Schwarmann ( sic ), rue Gutenberg à Tinqueux, ne porte pas l'étoile [...]
   Nous sommes étonnés que des mesures soient appliquées à certains et pas à d'autres, et nous espérons que vos services feront le nécessaire pour que tous les Juifs, quels qu'ils soient, portent l'étoile.

   Le 19 mars 1943, l'inspecteur de police chargé d'enquêter, adressa au sous-préfet un rapport bienveillant qui apportait un démenti formel à l'information donnée par le dénonciateur :

   La famille Schwartzmann, demeurant à Tinqueux rue Gutenberg, ne s'est jamais fait remarquer par l'absence du port de l'étoile juive.
   J'ai moi même constaté, lors de mon passage à Tinqueux, que Madame Schwartzmann portait un manteau où était cousu l'insigne pré-cité.
   Cette famille de 13 enfants, dont le père est menuisier à Reims, est très honorablement connue à Tinqueux et jouit de l'estime publique.
   Le voisinage reconnaît que Monsieur et Madame Schwartzmann ont toujours porté l'insigne des Israélites.

  Il faut croire que les dénonciations ont continué, puisque six mois plus tard, en septembre 1943, la préfecture de la Marne demanda au sous-préfet de Reims de faire « vérifier si les Schwartzmann de Tinqueux avaient été mis en possession d'étoiles juives ».
   Dans sa réponse datée du 21 septembre 1943, le sous-ptréfet de Reims signalait que « tout était en règle sauf pour le jeune Marcel [ 6 ans ] qui n'avait pas l'âge requis lors des précédentes ordonnances » et qui demandait « de lui faire parvenir trois insignes pour le jeune Marcel ».
   Le 30 septembre 1943, Henriette SCHWARTZMANN signait un papier visé par le commissaire central de Reims, qui attestait qu'elle avait bien reçu les trois étoiles jaunes destinés à son fils Marcel.

Archives départementales de la Marne, M 3 100

   Peu de temps avant la rafle du 27 janvier 1944, les SCHWARTZMANN eurent la tristesse de constater que le climat changeait autour d'eux, que des amis leur fermaient leur porte. La peur s'installait, mais la famille ne voulait pas se séparer et fuir était devenu impossible.


La rafle du 27 janvier 1944

   La famille SCHWARTZMANN a été arrêtée au cours de la rafle du 27 janvier 1944, la rafle la plus importante recensée dans tout le département de la Marne, qui a conduit 62 Juifs de l'agglomération de Reims-Tinqueux à Drancy.
   Ce jour-là, vers 7 heures du matin, la rue Gutenberg de Tinqueux, où habitaient cette famille, a été bouclée par des Feldgendarmes surgis de deux camions et de plusieurs voitures, pour les arrêter. Le père,
 Michel SCHWARTZMANN, qui se trouvait déjà sur son lieu de travail, à la menuiserie Charlet 23, rue de Bezannes à Reims, était arrêté lui aussi. À son patron qui voulait lui donner de l'argent pour lui et sa famille, un gendarme allemand a rétorqué : « Non, ce n'est pas la peine », l'autorisant seulement à fournir une couverture à Monsieur SCHWARTZMANN.


Témoignage de M. et Mme Destouches
sur l'arrestation de la famille Schwartzmann
recueilli en 1985

Format Windows média vidéo
(  12 Mo )

Extrait du film 7 mai 45 qui n'est plus commercialisé
© CRDP de Reims - Mai 1985
Auteur : Jean-Pierre Husson
Réalisateur : Claude Joulé
Prise de vues : Michel Rampenaux
Son et montage : Pierre Pinon
Entretiens : Catherine Darsonval


La déportation :
de Drancy à Auschwitz-Birkenau

   Les parents et les enfants SCHWARTZMANN ont été conduits à la prison de Reims où ils ont été internés pendant deux jours, puis ils ont été transférés en autobus au camp de Drancy.
   Au cours de ce transfert, Madame SCHWARTZMANN est parvenue à jeter un morceau de papier par la fenêtre de l'autocar, sur lequel elle avait écrit que sa famille était emmenée pour une destination inconnue.
   À Drancy, on leur a coupé les cheveux et on les a « désinfectés ». Michel a été séparé du reste de la famille. Entassés sur la paille. Appel à 5 heures du matin. Un seul point d'eau pour la toilette. Une maigre nourriture servie dans une gamelle.
   Cinq jours après son transfert à Drancy, la famille SCHWARTZMANN a été déportée par le convoi n° 67 du 3 février 1944, arrivé à Auschwitz le 6 février.
Ce convoi comportait 20 wagons. Dans chacun de ces wagons étaient entassées 60 personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards. Les familles n'ont pas été séparées. La famille SCHWARTZMAN se trouvait dans le 8e wagon.

Liste par wagons du convoi n° 67 conservée au Centre de documention juive contemporaine
Michel y est recensé comme menuisier ( Schreiner )
Suzanne et Léa comme employées ( Kontoristin )
Henriette et les autres enfants avec la mention « sans » ( ohne ) profession
( Document numérisé par Maryvonne Braunschweig
Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz )

   Dès l'arrivée à Auschwitz II-Birkenau, Léa a été placée dans la file de droite et sélectionnée pour le travail forcé. Suzanne, l'aînée, que Madame SCHWARTZMANN essayait de convaincre de rejoindre sa sœur, mais qui ne voulait pas se séparer de sa mère ni de ses frères et sœurs, a été poussée par un soldat allemand dans la file où se trouvait Léa. C'est ainsi, selon son témoignage, qu'elle a été sauvée une première fois. Henriette SCHWARTZMANN leur a crié en les quittant : « Allez travailler, on se verra ce soir ».
   Tandis que la maman et les autres frères et sœurs étaient conduits à la chambre à gaz, ainsi sans doute que leur père, Suzanne et Léa ont été rasées et tatouées, et mises en quarantaine.

   Antoinette, Ginette, Jeanne, Madeleine, Marcel, Marie-France, Maurice, Pierre et Robert ont été gazés le 8 février 1944 selon le JO du 2 janvier 2001.
   Michel et Simone a été gazés le 9 février 1944 selon le JO du 11 avril 2002.
   En novembre 2011, la mort en déportation dHenriette Schwartzmann n’était toujours pas enregistrée au JO de la République française.

   D'abord astreintes au travail forcé dans une carrière, en plein air, dans le froid, Suzanne et Léa ont été ensuite affectées dans une usine de munitions, où les conditions étaient un peu moins rigoureuses, à environ trois kilomètres du camp, où elles étaient ramenées chaque soir.


La marche de la mort,
la libération et le retour à Tinqueux

   Le 18 janvier 1945, Léa et Suzanne ont été évacuées par les SS vers Ravensbrück.    Au cours de cette longue marche dans le froid et la neige, Suzanne cria en français à Léa, qu'elle ne pouvait plus marcher à cause d'un pied gelé. Les SS abattaient tous les déportés qui ne pouvaient plus suivre. Mais dans le chaos qui gagnait les routes où se côtoyaient déportés, prisonniers de guerre et ouvriers du Service du travail obligatoire, Suzanne a été sauvée une deuxième fois, grâce à deux travailleurs forcés belges, qui l'ont entendue et l'ont portée sur une charette à bras. Ils ont recouvert avec des vêtement civils son habit rayé ainsi que celui de Léa.
   C'est ainsi qu'elles ont échappé à l'hécatombe des « marches de la mort », et qu'elles ont survécu jusqu'à
leur libération
par les troupes américaines en avril 1945.


   
Grâce à l'intervention d'un officier américain, interpellé en yiddish par une déportée belge
, Suzanne et Léa ont été embarquées dans une ambulance de l'US Army et conduites dans un hôpital de la région de Leipzig, où elles ont été soignées pendant un mois avant d'être rapatriées en France.
   Elles pesaient alors à peine 25 kilos.
   En 1945, elles faisaient partie des 11 survivants parmi les 316 déportés juifs marnais.
  
   Au traumatisme de la déportation, est venue s'ajouter en mai 1945 pour
Suzanne et Léa l'épreuve du retour à Tinqueux.
   Leur maison avait été spoliée, confisquée après leur arrestation et se trouvait occupée par des personnes qui refusaient de leur restituer, considérant qu'elles y avaient été installées « légalement » par l'administration de Vichy.
   Lorsque avec leur frère André, elles ont pu en reprendre possession, tout ce qui avait appartenu à leur famille avait disparu.
   I
l ne restait rien : aucun meuble, aucun vêtement, aucune photographie, aucun souvenir de leurs parents ni de leurs frères et sœurs.
   Abattues, déprimées, elles ont quitté Tinqueux et Reims en se jurant de ne plus jamais y revenir et ont été longuement soignées dans une maison de repos.


Le témoignage
de Léa Rohatyn-Schwartzmann

Après un long silence,
« témoigner pour ceux qui ne sont pas revenus »

Léa Schwartzmann en 2009 au siège de l'Union des déportés d'Auschwitz

   Léa SCHWARTZMANN qui s'est longtemps enfermée dans le silence, a accepté d'accorder à la journaliste, Isabelle HORLANS, un entretien qui a été publié dans le quotidien L'Union du 26 janvier 1995.
   Elle a témoigné
dans Actualité Juive - Hebdo, n° 640 daté du 13 janvier 2000, sous le nom de Léa ROHATYN, puis dans l'ouvrage de Patrick COUPECHOUX, Mémoires déportées - Histoires singulières de la déportation, publié à Paris aux éditions La Découverte en 2003, et à nouveau en 2005, dans Mémoires de la Shoah - Photographies et témoignages, publié à Paris dans la collection " Histoires de la grande Histoire ", un ouvrage co-édité par les éditions du Chêne et Hachette Livre.

   C'était une fin d'après-midi. le train s'est arrêté et les portes se sont brutalement ouvertes. J'ai eu soudain la sensation d'arriver sur une autre planète, avec les cris, les hurlements, les aboiements des chiens – j'ai toujours eu peur des chiens – l'impressionnante stature des SS, les hommes en rayé qui ramassaient nos affaires et qui restaient obstinément silencieux. Je me revois encore aider ma mère, mes frères et mes sœurs à descendre du wagon.
   Je revois mon père disparaître dans la cohue [...] Ce jour là je l'ai perdu. Il a été englouti par la foule, sans même que je m'en rende compte. Je n'ai jamais su avec précision ce qui lui est arrivé. Je suppose qu'il n'est jamais entré au camp, qu'il a été envoyé tout de suite à la chambre à gaz [...]
    Avant même que j'aie pu réaliser, nous avons été mis en rang et nous avons marché, machinalement, jusqu'au grand portail du camp.
   Les SS ont alors effectué une première sélection. Moi, juste avant, je ne sais pourquoi, j'ai été séparée du reste de la famille. C'est alors que ma mère, qui se trouvait dans l'autre groupe, a fait signe à Suzanne, ma sœur aînée, de venir me rejoindre, afin que je ne reste pas seule. Maman a eu juste le temps de nous dire « À ce soir », et elle est partie avec ses dix enfants autour d'elle, vers les camions [...]
   Durant la première nuit, nous avons entendu des femmes hurler...
   Le lendemain matin, tôt, au premier appel, j'ai vu le crématoire, j'ai senti l'odeur de la chair brûlée et, à ce moment-là, j'ai compris [...]

Léa ROHATYN
Mémoires déportées - Histoires singulières de la déportation,
Paris, La Découverte, 2003.

   J'appartiens à la famille la plus nombreuse déportée de France : 13 enfants âgés de 22 ans à quelques mois.
   Nous voilà sur cette photo, il ne manque que mon frère aîné.
   Elle a sans doute été prise à l'occasion de la remise de la médaille de la famille nombreuse de Tinqueux, près de Reims, une création du Maréchal...
   Je n'oublierai jamais ce matin du 27 janvier 1944.
   Il était tôt, une camionnette s'est garée dans la rue, treize gendarmes allemands en sont descendus, armés.
   Ils sont arrivés comme des brutes dans la maison, ils ont fouillé partout.
   Mon frère était dans la Résistance, je pense qu'ils cherchaient des listes de noms.
   Et ils nous ont embarqués, les douze enfants, dont la plus jeune n'avait que quelques mois, et mes parents.
   À la prison de Reims, d'abord, puis « pour Paris ».
   Paris c'était Drancy, aux mains des Allemands.
   Le premier jour, nous avons été séparés de mon père.
   Nous y sommes restés cinq jours. Cinq jours abominables, l'antichambre des camps : les hurlements des Allemands et de leurs chiens qui nous terrorisaient, les appels deux fois par jour.
   On nous a raccourci les cheveux.
   Nous dormions sur de la paille, blottis les uns contre les autres.
   Ils avaient droit de vie et de mort sur nous.
   Notre convoi pour Birkenau portait le numéro 67 : 1 945 personnes ( 550 femmes, 662 hommes et le reste... des enfants ).
  
[ Sur la liste alphabétique du convoi n° 67 publiée par Serge Klarsfeld, figurent 1 214 personnes dont 985 ont été gazée dès leur arrivée au camp. La liste non alphabétique par wagon conservée au CDJC comporte 1 210 noms. En 1945, n'ont été recensés que 26 survivants dont 12 femmes ]
   Beaucoup de vieillards, des malades arrachés des hôpitaux.
   Le trajet dans les wagons à bestiaux a duré trois jours et trois nuits, sans boire ni manger.
   On a compris quand ils ont fermé les portes. Entassés, sans possibilité de s'isoler pour faire ses besoins, ou allaiter comme c'était le cas de ma mère.
   On a mis une couverture pour se séparer des hommes ; la tinette a été vidée deux fois en tout.
   Personne ne disait rien.
   Je ne peux pas dire ce que c'était avec des mots, en tout cas, je ne peux plus monter dans un train.
   À Drancy, juste avant notre départ, la préfecture de Châlons nous avait fait parvenir un gros colis, mais Maman avait dit « On n'y touche pas, on le garde pour plus tard ». Alors on l'a gardé, la faim au ventre, tout le long du trajet.
   Lorsque les wagons se sont ouverts, les vivants ont émergé du train, hagards, perdus.
   C'était terrifiant, comme sur une autre planète, l'enfer.
   Les hurlements, les ordres en allemand, les chiens qui aboyaient.
   Nous avons marché un peu.
   Il y a eu une première sélection. Ma sœur et moi qui étions les aînées ( 18 et 22 ans ), d'un côté, ma mère et tous mes petits frères et sœurs de l'autre. Elle nous a dit : « À ce soir ». Nous ne les avons plus jamais revus. Ca c'est passé en une seconde, comme dans un cauchemar.
    La première chose qu'on nous a faite a été de nous raser, de nous tatouer, puis de nous mettre nues, en plein mois de février.
   Et la terrible vie de Birkenau a commencé.
   Le personnel du camp, c'était les SS, la Wehrmacht, mais aussi des droits communs, des brutes sorties des prisons allemandes.
   Nous sommes restées en quarantaine quelque temps, pendant lequel les travaux les plus ignobles et les plus difficiles nous étaient réservés : les pommes de terre ( gelées, elles étaient inmangeables ), les briques sur lesquelles la chair de nos mains nues restait collée par le froid.
   C'était un monde de douleur, d'humiliation, de brutalité inimaginable.
   Puis ce furent les Kommandos : on partait le matin et on rentrait le soir.
   Les coups pleuvaient, nous étions à peine nourries. J'en ai pris plus que les autres, car je ne comprenais pas les ordres en allemand, je n'arrivais pas à retenir mon matricule, qu'il fallait savoir par cœur, je ne répondais pas à temps aux questions.
   Il y avait aussi les appels, des heures durant dans le froid, avec des femmes qui tombaient, qu'on ne pouvait aider et qui mouraient dans la neige, alors le compte était faux, il fallait recommencer, jusqu'à l'absurde.
   Nous tenions à ne pas montrer aux Allemands qu'ils étaient maîtres de notre vie, je n'en regardais jamais un dans les yeux.
   Ce sadisme, cette absurde brutalité, comment avons-nous pu y survivre ?
   Et la famine, le froid, le typhus, comment ai-je pu y échapper ?
   Je ne le sais toujours pas. Une petite étoile, sans doute, m'accompagnait.
   Le lendemain, j'ai cherché à savoir où étaient passés ma mère et mes frères et sœurs. On m'a montré la fumée qui ne s'arrêtait jamais dans le ciel de Birkenau et on m'a répondu « par la cheminée » sans commentaire, ça a été le moment le plus dur.
    Moi j'ai eu la chance d'échapper aux sélections successives et d'être choisie pour travailler dans une usine de munitions. La ration alimentaire était plus consistante, nous étions logées à part, même si les conditions étaient atroces, c'était tout de même un peu moins épouvantable.
   Je n'en veux pas aux Kapos allemandes qui nous commandaient, dans la cruauté, le vol et l'injustice. Si j'étais restée aussi longtemps qu'elles, peut-être serais-je devenue comme elles.
   C'est mon étoile et ma foi, qui m'ont accompagnée pour tenir jusqu'au retour en France, après l'épreuve terrible de la longue marche
[ allusion à ce que les déportés ont appelé les « marches de la mort » qui ont suivi l'évacuation des camps au fur et à mesure de l'avance des troupes alliées ].
   Il n'y a que depuis très peu de temps que je peux en parler, et je veux le faire aujourd'hui, car c'est ma mission : témoigner pour tous ceux qui ne sont pas revenus.

Léa ROHATYN
Mémoires de la Shoah - Photographies et témoignages,
Histoires de la grande Histoire, Paris,
Éditions du Chêne / Hachette Livre, 2005

    En 2008, Léa a témoigné dans le dvd-vidéo Enfants et adolescents dans le système concentrationnaire nazi, réalisé par le Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz dans le cadre de la préparation du Concours de la Résistance et de la Déportation et mis gratuitement à la disposition des enseignants.
    La
photographie de la Famille SCHWARTZMANN figure en première de couverture du livret d'accompagnement  et le montage-collage réalisé en 1985 par les élèves du collège du quartier Saint-Remi de Reims est reproduit en quatrième de couverture.


    
Léa témoigne également  dans le dvd-vidéo Mémoire demain réalisé par l'Union des déportés d'Auschwitz, avec le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et de la Ville de Paris dans le cadre d'un programme d’enregistrement de la parole de 20 déporté(e)s effectué en 2008 sur les lieux mêmes de leur déportation, dans les camps d’Auschwitz et de Birkenau.


Le témoignage
de Suzanne Sher-Schwartzmann

   En 1957, Suzanne SCHWARTZMANN a quitté la France pour aller s'installer à Perth en Australie, où elle a épousé un émigré polonais, Mat SHER, dont elle a eu un fils, Glen, né en 1959.

Suzanne, son fils Glen, et leur chien Bobie en 1959

   Elle y est décédée le 25 janvier 2006 à la suite de complications cardiaques.
   The Western Australian, journal australien daté du 14 février 2006 qui relate son décès, a publié quelques extraits du témoignage laissé par Suzanne et transmis par son fils Glen.

   Lorsque les portes des wagons se sont ouvertes, des centaines de déportés sont tombés des wagons, morts.
   Je me souviens avoir vu arriver un jour des milliers de gitans qui avaient disparu le lendemain. Gazés.
   Certains jours, les gardiens nous réveillaient à 2 heures du matin et à chaque fête juive, ils nous obligeaient à nous déshabiller, et nous étions examinées nues par des «  docteurs » qui sélectionnaient parmi nous celles qui étaient envoyées à la chambre à gaz, et celles qui retournaient travailler.

La sépulture de Suzanne à Perth en Australie


Le souvenir
de la Famille Schwartzmann

À Tinqueux

   Le nom de la Famille SCHWARTZMANN est inscrite sur le monument aux morts de la Ville de Tinqueux.

   La maison qui appartenait à la Famille SCHWARTZMANN se dresse toujours 7, rue Gutenberg à Tinqueux.

   Elle a changé plusieurs fois de propriétaires depuis la fin de la 2e guerre mondiale.

En 1985, Monsieur et Madame Destouches photographiés devant la maison
de la famille Schwartzmann, relatent les circonstances de l'arrestation

   À l'origine, c'était une maison de plein-pied, qui a été réhaussée d'un étage et réaménagée.

7, rue Gutenberg en 2006

   Dans les années 1980, la ville de Tinqueux a donné le nom de la Famille SCHWARTZMANN à une rue située dans le prolongement de la rue Jean Gutenberg où habitait cette famille.
   La rue de la Famille Schwartzmann commence au croisement de la rue Jean Gutenberg et de la rue de Muire, et se termine à la
Place des Auzers, au cœur du lotissement " Les Ormes de Muire ".

   Le 27 janvier 2009, une plaque commémorative a été inaugurée à ce carrefour pour honorer la mémoire de la Famille SCHWARTZMANN, à l'occasion de la Journée internationale de la mémoire de l'Holocauste, qui correspond aussi au 65e anniversaire de l'arrestation des parents SCHWARTZMANN et de leurs douze enfants.    L'inauguration s'est déroulée en présence de membres de l'association marnaise des Amis de la Fondation pour la mémoire de la déportation et de la communauté juive de Reims-Tinqueux.
   Cette
plaque commémorative a été réalisée en 2008 par les élèves de bac professionnel du Lycée Europe, sous la direction de leurs professeurs, Vincent COUSINA professeur de lettres-histoire, et Sylvain BASTIANCIG professeur d'arts plastiques, à la suite d'un voyage à Auschwitz-Birkenau parrainé par la Fondation pour la mémoire de la Shoah en 2007.

Les élèves du lycée Europe ayant participé au voyage à Auschwitz-Birkenau
avec leur professeur Vincent Cousina

Les élèves du Lycée Europe lisent un texte en hommage à la Famille Schwartzmann,
puis le texte de Primo Levi « Si c'est un homme »

En mémoire des Schwartzmann, famille juive qui vivait au 7, rue Jean Gutenberg à Tinqueux avant d'être arrêtée par la Feldgendarmerie le 27 janvier 1944, puis déportée à Auschwitz où douze d'entre eux furent exterminés. Que ce souvenir résonne à jamais comme un cri de douleur et d'avertissement.

Les élèves de bac professionnel du lycée Europe 2008

La plaque apposée à Tinqueux le 27 janvier 2009
fait émerger de la mémoire enfouie l'histoire tragique de la famille
la plus nombreuse déportée de France à Auschwitz-Birkenau


À Reims

   Au cimetière de l'Est à Reims, deux plaques déposées sur la sépulture des parents de Madame SCHWARTZMANN honorent sa mémoire, ainsi que celle de son mari et de leurs dix enfants exterminés à Auschwitz-Birkenau.

Ici reposent
Frédérique
MOSCHKOWITZ
née KLEIN
14 novembre 1873
3 janvier 1937
Isidore
MOSCHKOWITZ
son époux
10 août 1865
15 février 1941

La sépulture des parents d'Henriette Schwartzmann
au Cimetière de l'Est de Reims

   Une plaque de pierre, a été déposée vraisemblablement au lendemain de la 2ème guerre mondiale par des parents ou des amis des MOSCHKOWITZ décédés respectivement en 1937 et en 1941, qui ont voulu rendre hommage à leur fille, leur gendre et leurs petits-enfants, à leur place en quelque sorte.

À LA MEMOIRE DE
LEUR FILLLE  GENDRE
DE LEURS DIX ENFANTS
DEPORTÉS A AUSCHWITZ

   Une seconde plaque en marbre a été déposée vraisemblablement par le fils aîné, André SCHWARTZMANN, décédé en 1981.

Sources

Recensement des déportés marnais par André AUBERT, Comité d'histoire de la 2e guerre mondiale.
Archives départementales de la Marne, cabinet du préfet de la Marne, M 11316 et M 3100.
-
 Liste par wagons du convoi n° 67 conservée au Centre de documentation juive contemporaine (CDJC), .
Informations et photographie de la famille Schwartzmann communiquées en 1985 à Jean-Pierre HUSSON par leurs voisins Monsieur et Madame DESTOUCHES.
Documents et photographies communiqués à Jocelyne et Jean-Pierre HUSSON par Glen SHER, fils de Suzanne SCHWARTZMANN.
Len FINDLAY, " Survivor’s tortuous trek from Auschwitz ", notice nécrologique de Suzanne Sher, née Schwartzmann, The West Australian, janvier 2006.
Témoignage de Léa ROHATYN SCHWARTZMANN :
1/ in Patrick COUPECHOUX, Mémoires de déportés. Histoires singulières de la déportation, Paris, La Découverte, 2003.
2/ in Enfants et adolescents juifs dans le système concentrationnaire nazi. Témoignages d’adolescents déportés à Auschwitz, Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah-Amicale d’Auschwitz et Union des déportés d’Auschwitz, CNRD 2008-2009.
3/ recueilli en 2009 par Jocelyne et Jean-Pierre HUSSON au siège de l'Union des déportés d'Auschwitz à Paris.
4/ Mémoire demain. Témoignages de déportés, Union des déportés d’Auschwitz, 2011.
Jocelyne HUSSON, La déportation des Juifs de la Marne, Presses universitaires de Reims, 1999 et 2001.
Jean-Pierre HUSSON, La Marne et les Marnais à l'épreuve de la Seconde Guerre mondiale, Presses universitaires de Reims, 2 tomes, ouvrage issu d’une thèse de doctorat soutenue en 1993, 2ème édition, 1998.

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