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La naissance et l'implantation
des mouvements de résistance
dans la Marne

Jean-Pierre HUSSON,
La Marne et les Marnais à l'épreuve de la Seconde Guerre mondiale,
Presses universitaires de Reims, tome 1, 2ème édition, 1998, pp. 241-256.

Des résistants peu nombreux. Pourquoi ?

Les premiers actes de résistance

Ceux de la Résistance ( CDLR )

Ceux de la Libération ( CDLL )

Le Front national de lutte pour l'indépendance de la France

Libération-Nord

Les autres mouvements et les réseaux

Le manque de cloisonnement des mouvements

 

 

Des résistants peu nombreux?
Pourquoi ?

   La résistance marnaise, confrontée à « un milieu sinon hostile, du moins pétainiste dans la plus grande majorité, ou particulièrement résigné et passif », s'est constituée tardivement et lentement, avant de participer aux côtés des Alliés à la libération du département en août 1944.
   En effet, malgré un sentiment germanophobe dominant nourri par le souvenir de la guerre de 1914-1918, « la Marne n'a pas été un grand département résistant » 1 ).    
    À la veille de la libération du département, 3 000 Marnais environ auraient participé aux actions menées par les Forces françaises de l'intérieur 2 )
    Au lendemain de la guerre, le nombre de ceux qui ont revendiqué le titre de résistant a été encore plus élevé, englobant ceux qu'on a appelés «  les résistants de la dernière heure, de la vingt-cinquième heure, du lendemain, ou encore du mois de septembre » 3 ).
   Mais il n'y eut dans la Marne que 1 799 homologations décernées par l'autorité militaire jusqu'en 1951 : 1 403 certificats d'appartenance aux FFI dans la « série normale », et 396 dans la « série spéciale » concernant les internés et les déportés ( 4 ).
   Toutes ces homologations n'ont d'ailleurs pas donné lieu à l'attribution de la carte très convoitée de Combattant volontaire de la Résistance ( CVR ), puisqu'au lendemain de la seconde guerre mondiale, seulement 1 274 cartes de CVR ont été délivrées dans la Marne à ceux qui ont pu et voulu faire la preuve de leur action clandestine, tandis que 1 256 demandes furent rejetées ( 5 ).
   Il est vrai que ces chiffres ne prennent pas en compte les résistants isolés de la première heure disparus à la libération, ni les déportés non rentrés, ni les fusillés, ni les résistants authentiques qui n'ont pas voulu solliciter la reconnaissance nationale et qui n'ont pas fait homologuer leur action clandestine 6 ).

   Dans la Marne, depuis la fin de la 2ème guerre mondiale, 3 107 demandes ont été instruites par le service départemental de l'Office national des anciens combattants et 1 731 cartes de CVR ont été décernées, dont 197 ont été attribuées après la levée des forclusions qui est intervenue en 1975.

Cartes attribuées au titre de la résistance intérieure
( dont après la levée des forclusions intervenues en août 1975 )

1 491
( 184 ) 
Cartes décernées à titre posthume
152
Cartes attribuées au titre de la résistance extérieure
( dont après la levée des forclusions intervenues en août 1975 )
88
( 13 )
NOMBRE TOTAL DE CARTES
1 731

Source : Service départemental de l'Office national des anciens combattants
et victimes de guerre, Châlons-sur-Marne.

  Le titre de « résistant » et les avantages auxquels il donne droit, sont devenus au fur et à mesure que l'on s'éloignait de l'époque de la 2ème guerre mondiale, un enjeu politique, économique et social important.
    Le service départemental de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre continuait dans les années 1980-1990, de recevoir chaque année des demandes d'homologation :

   Actuellement mon service reçoit bon an mal an environ une douzaine de demandes de carte de CVR ou de carte du combattant au titre de la Résistance, appuyées par des attestations particulièrement sujettes à caution.
   Toutes ces demandes ne sont pas recevables.
   Il faut bien reconnaître que cinquante ans après les faits, les témoignages ne sont guère convaincants.
   Des recoupements effectués dans les archives de mon service peuvent en démontrer le caractère suspect, fantaisiste ou parfois erroné, pour ne pas dire mensonger 7 ).

    Ainsi, l'engagement dans la résistance a été, comme l'engagement dans les mouvements collaborationnistes, le fait d'une minorité de Marnais, minorité courageuse s'agissant des résistants, mais dont l'action est restée limitée dans ce département où dominait un paysage de champs ouverts et d'habitat groupé, peu propice à l'implantation de maquis.
   
   Il y a plusieurs explications au fait que la contribution des résistants à la libération de la Marne n'a pas revêtu l'éclat et l'ampleur qu'ont connus d'autres départements où s'étaient implantés des maquis puissants, explications liées aux conditions dans lesquelles y est née la lutte clandestine et à l'ampleur de la répression qui y a frappé les résistants de la première heure.
   La situation particulière de ce département en zone occupée, au contact de la zone interdite qui englobait une partie de l'Argonne, dans une région caractérisée par l'étroitesse et la discontinuité de la couverture boisée, l'absence de relief, la présence ou la proximité de trois camps militaires importants ( Suippes, Mourmelon, Mailly ) où les Allemands s'étaient installés en force, et donc la menace permanente de la répression, n'expliquent pas à eux seuls la faiblesse de la résistance dans ce département.
   
    De nombreux facteurs ont pesé sur les conditions d'installation de la résistance marnaise
:
      -  la prégnance à gauche comme à droite d'un pacifisme intégral aux multiples motivations ;
      -  les dérives néo-radicale et néo-socialiste d'avant-guerre ;
      -  la faiblesse du parti communiste dont les cadres avaient été décimés dès septembre 1939 et qui avait été la principale cible de la répression au début de l'occupation ;
      -  l'attentisme de la majorité de la population soulagée de ne pas revivre le cauchemar de 1914-1918 et surtout préoccupée d'assurer sa survie quotidienne ;
      - la présence dès avant-guerre d'un noyau de militants fascisants prêts à se rallier aux nazis ;
      - et enfin l'impact certain du collaborationnisme parisien.

   D'autre part, le fait qu'un certain nombre de notables marnais ont d'abord été des pétainistes convaincus avant de s'engager dans la résistance, qu'ils ont cru un temps que le double jeu était possible et que le préfet BOUSQUET les protégeait, les imprudences et les fanfaronnades commises par certains responsables, les trahisons, les dénonciations, les renseignements obtenus par la Gestapo en recourant à la torture, ont rendu très difficile et très précaire le développement de la résistance marnaise.


Les premiers actes de résistance

   L'appel du 18 juin 1940 du général de GAULLE, qui fut un des actes fondateurs et non pas l'unique acte fondateur de la résistance 8 ), ne fut guère entendu dans la Marne.
   Il fallut du temps pour passer progressivement de l'attentisme frileux et prudent de 1940, à l'attentisme frondeur de 1941 qui s'exprima par l'écoute de la BBC, par les premiers collages de papillons marqués de la croix de Lorraine ou portant l'inscription « Vive de Gaulle », par les premières diffusions de tracts et de feuilles clandestines émanant essentiellement du parti communiste, par les sifflets et les huées accompagnant après l'invasion de l'Union soviétique la projection des films d'actualités à la gloire de l'armée allemande ( 9 ).
   
    Puis ce furent les premières actions individuelles, à la fois spontanées et isolées :
      - diffusion de la photographie du général de Gaulle, en juillet 1941 ;
      -
 drapeau français frappé d'une croix de Lorraine planté au sommet de la Fontaine Subé de Reims, en août 194110 ) ;
      -
 dépôt d'une gerbe de fleurs au monument aux morts de Reims le 11 novembre 1941 par deux jeunes communistes, les frères NAUTRÉ ;          
      - pavés lancés sur la vitrine de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme ;
      - attitude courageuse de Jacques DORÉ, professeur d'anglais à Vitry-le-François, n'hésitant pas à affirmer devant le tribunal militaire allemand de Châlons-sur-Marne le condamnant à mort, qu'il souhaitait la défaite de l'Allemagne, et que bientôt les alliés anglo-saxons auxquels se joindraient les Français, viendraient renforcer l'Armée rouge pour signer la capitulation de l'armée allemande à Berlin 11 ) .

   Même si d'importantes filières d'évasion de prisonniers ont fonctionné dès 1941-1942 en particulier dans les fermes isolées de l'Argonne, avec « comme points de passage Reims chez Habran et Jolly, Beine chez les Lundy, Épernay chez Servagnat » 12 ), ce n'est qu'à partir de 1943 qu'on peut véritablement parler de mouvements de résistance organisés et susceptibles de constituer à terme des unités combattantes.

   Au cours de la nuit du 11 au 12 juin 1943, dans le secteur de Vitry-le-François, eut lieu le premier parachutage d'armes effectué dans la Marne à Blacy près de la ferme de La Perrière, à la suite d'un contact avec un agent de l'Intelligence service.
   Ce parachutage avait été organisé par le commandant de La Fournière de Châtelraould, qui fut arrêté et torturé à mort en juillet de la même année, tandis que le groupe qu'il avait constitué devait se disperser ( 13 ).
   Le second parachutage, organisé par le Bureau des opérations aériennes ( BOA ) de la France libre, eut lieu le 16 juin 1943, sur le terrain Faisan situé sur la commune de Cuis, dans le secteur d'Épernay 14 ).
   Il était destiné à Ceux de la résistance ( CDLR ), le mouvement le plus important dans la Marne.


Ceux de la R ésistance
( CDLR )

   Créé par Jacques LECOMPTE-BOINET assisté de Pierre ARRIGHI et de Jean de VOGÜÉ 15 ), Ceux de la résistance est un mouvement qui a pris la succession de l'Organisation ationale de la résistance ( ONR ) fondée par Robert de VOGUÉ et qui se voulait le prolongement en zone nord de Combat créé par Henri FRENAY en zone sud.
    En février 1942, l'équipe de l'ONR fut décimée par des arrestations.
    LECOMPTE-BOINET qui y avait échappé, tenta en vain de se rattacher au mouvement de FRENAY et constitua, sur le modèle de Combat et de l'Armée secrète, un mouvement autonome ayant pour objectif de former des cadres pour la résistance, et dont certains éléments marnais restèrent affiliés à l'Armée secrète.
   Il recruta essentiellement parmi les officiers de réserve, les ingénieurs, les techniciens, les industriels, les fonctionnaires, et se structura dans trois secteurs principaux :
      -  la propagande ;
      -  le renseignement ;
      -  et l'action ( parachutages, dépôts d'armes, sabotages, prise en charge et protection des pilotes alliés abattus ).

    C'est au début de 1943 que le mouvement prit définitivement le nom de Ceux de la résistance ou CDLR 16 ).
   Selon l'abbé GILLET ( 17 ), LECOMPTE-BOINET et ARRIGHI prirent contact à Reims avec le docteur Jean QUENTIN et son beau-frère Pierre GRANDREMY qui recrutaient pour Combat et l'Armée secrète, et les rallièrent à CDLR.
    Après l'arrestation de QUENTIN le 10 juin 1943, le chef départemental de CDLR fut un ingénieur rémois Henri BERTIN.
   Le mouvement s'est solidement et durablement installé dans l'arrondissement d'Épernay Pierre SERVAGNAT18 ) avait été directement contacté par Jacques MOREAU, émissaire de Pierre ARRIGHI.
   Il fut implanté dans l'arrondissement de Sainte-Menehould par André NOIZET ( 19 ), et dans celui de Châlons-sur-Marne par Robert TRITANT et Serge PIGNY.
   Yves BOUTEILLE, chef de la 4ème division à la préfecture où il avait été un des collaborateurs de René BOUSQUET, a décrit dans un rapport adressé à André AUBERT après la guerre, ce qu'avait été l'activité clandestine du groupe Tritant auquel il a appartenu20 ).


Ceux de la Libération
( CDLL )

   Un autre mouvement s'était constitué un peu sur les mêmes bases que CDLR, Ceux de la Libération ou CDLL créé par un ingénieur, Maurice RIPOCHE, qui avait recruté au départ parmi les officiers d'aviation démobilisés et parmi les membres du Parti social français 21 ).
   Ce fut le lieutenant Georges WAUTERS de Troyes, engagé dans les Forces françaises libres en octobre 1940, organisateur du réseau Hector dans l'Aube en 1941 et chef militaire régional de CDLL, qui prit l'initiative d'implanter ce mouvement dans la Marne.
    À la fin de 1942, il envoya à Châlons-sur-Marne un émissaire, Marcel LÉVESQUE, qui présida une réunion clandestine à l'Hôtel de la Haute-Mère-Dieu.
   Cet hôtel-restaurant réputé était fréquenté par des officiers allemands, mais son propriétaire, le colonel de réserve d'aviation CHARDON, connaissait bien LÉVESQUE qui était lui-même capitaine d'aviation et avait été cantonné à Sommesous pendant la drôle de guerre.
   Il abritera WAUTERS au nez et à la barbe des Allemands lorsque celui-ci, recherché par la Gestapo, devra se cacher en attendant de rejoindre Londres 22 ).
   L'abbé GILLET de Châlons-sur-Marne, lui-même membre de CDLL, a retracé minutieusement l'itinéraire marnais de ce mouvement 23 ).
   À l'issue de la réunion à l'Hôtel de la Haute-Mère-Dieu de Châlons, Lucien PAUL, directeur des Établissements Mielle, importante société d'alimentation à succursales multiples qui avait entretenu de fréquents rapports avec BOUSQUET lorsque ce dernier était préfet de la Marne 24 ), accepta d'être le responsable civil de CDLL à Châlons et dans la Marne, à condition de pouvoir s'appuyer sur un responsable militaire qui fut le commandant René DERRIEN, assisté de son fils Jean.
   Lucien PAUL quant à lui, se chargea de  la branche civique de CDLL, assisté de l'abbé GILLET, directeur de la Maison des Oeuvres du diocèse de Châlons et de maître SIMON, notaire à Châlons.
   Le service de renseignements de CDLL-Marne fut animé à partir de mai 1943 par le lieutenant Roger WIDEMANN, responsable du Service du mobilier des troupes d'occupation de Châlons, un poste qui lui servit de couverture et qui lui permit de circuler facilement dans le département.
   Le commandant DERRIEN quant à lui, était directeur du Centre de jeunesse de la rue du Docteur-Maillot de Châlons, un organisme officiel mis en place par le le gouvernement de Vichy et qui lui permettait de camoufler son activité clandestine.
   Dans le courant de l'année 1943, DERRIEN prit contact avec Jean-Jacques GOGUEL, directeur du service du Commissariat au travail des jeunes installé à la sous-préfecture de Reims, et lui confia la direction de CDLL dans l'arrondissement de Reims.
   GOGUEL recruta autour de lui dans son service, Robert CHANTERENNE, Jean ESTEVA, neveu de l'amiral rallié au régime de Vichy, et René MENU.
   CDLL avait été aussi implanté à Mourmelon-le-Grand par André LALLEMENT et André SALOM, à Suippes avec le groupe Toby, pseudonyme du garagiste Raoul COLLET, à La Cheppe par le maire Henri CHAMONTIN, capitaine de réserve d'aviation, et à Sainte-Menehould par Christian HECHT et l'abbé Georges CARRÉ.
   Au cours de l'été 1943, fut constitué à Épernay à l'initiative d'Alfred UNTEREINER, en religion Frère BIRIN et directeur de l'école Saint-Victor, un groupe dont le chef fut Robert de VOGÜÉ, directeur de Moët et Chandon et délégué général du CIVC, assisté d'Henri FIGNEROL, son secrétaire particulier, et de Maurice GERMAIN, employé au Bureau d'embauche allemand.


Le Front national de lutte pour l'indépendance de la France

   D'autres mouvements plus politisés et plus spécifiquement issus des partis se réclamant de la classe ouvrière, étaient nés dans la Marne dès 1941-1942.
   La création annoncée en mai 1941 du Front national de lutte pour l'indépendance de la France précéda d'un mois l'attaque lancée par la Wehrmacht contre l'Union soviétique qui restait pour les communistes français, malgré le pacte de non-agression de 1939, « la patrie du socialisme ».
   Le numéro 114 de L'Humanité clandestine, daté du 26 mai 1941, mal imprimé sur une feuille recto verso ronéotée sans doute sur du matériel de fortune, fut diffusé dans la Marne dès cette époque.
   Le parti communiste y appelait « tous les Français en dehors des capitulards et des traîtres, à s'unir en un front national de lutte pour l'indépendance de la France ».

   C'était une étape importante dans la stratégie du PCF qui renouait avec une union de type Front populaire 25 ) .
   Mais cette annonce n'eut pas d'effet immédiat dans la Marne, puisque ce n'est qu'en août 1941 que fut diffusé dans la région de Reims un tract annonçant la formation, dans le courant du mois de juillet, d'un Comité marnais du Front national de lutte pour l'indépendance de la France, à l'issue d'une réunion regroupant « des libres penseurs, des personnalités catholiques, des membres de l'Église réformée, du clergé, des dirigeants qualifiés des organisations ouvrières et des groupes politiques, ainsi que des communistes du département  ».

    À noter que le tract ne dit pas « les communistes du département », mais « des communistes », formule volontairement placée à la fin de l'énumération, traduisant la volonté d'ouverture très large qu'impliquait la nouvelle stratégie du PCF.
   Il désignait clairement l'ennemi à abattre, HITLER, et appelait à combattre aux côtés de l'Union soviétique qui venait d'être attaquée par l'Allemagne hitlérienne, mais aussi aux côtés de l'Angleterre.
   Il se terminait par un appel aux Marnais pour leur demander de s'unir « au nom des intérêts supérieurs de la patrie » et par un couplet de La Marseillaise .
   Cet appel fut reproduit dans des tracts et feuilles clandestines diffusés dans la Marne au cours de la seconde moitié de l'année 1941 :

   Patriotes champenois ! Voici notre réponse au " Herr Général Von Stülpnagel ! " , tract dactylographié et reproduit sur un duplicateur à alcool, signé « Les Comités départementaux du Front National de Lutte Pour l'Indépendance de la France » 26 ) ; La France Libre - Trait d'union et de combat pour l'indépendance de la France, journal diffusé sous forme de dix pages polycopiées27 ).
   À la veille du 11 novembre 1941, des tracts ronéotypés et signés « Le Comité du Front national de la Jeunesse française » demandant aux jeunes d'arborer les trois couleurs nationales et de chanter La Marseillaise furent distribués à Reims28 ).
. Curieusement à la même époque, La Champagne, organe régional clandestin du PCF, dans son numéro 12 daté de novembre 1941, annonçait l'échec en Union soviétique de la guerre éclair grâce à l'Armée rouge, appelait également les patriotes champenois à manifester le 11 novembre pour la victoire, en allant fleurir les monuments aux morts et en portant à la boutonnière les couleurs tricolores, mais n'évoquait pas la formation du Front national de lutte pour l'indépendance de la France.
   Cela traduisait sans doute la réticence des militants communistes marnais à appliquer la nouvelle stratégie mise en place en mai 1941 par la direction clandestine, et leur volonté de conserver une certaine autonomie par rapport au Front national qui à Reims, au moins à ses débuts, était surtout composé d'anciens membres du Parti social français 29 ), formation politique constitué par les Croix de Feu après la dissolution des ligues d'extrême droite par le gouvernement de Front populaire en 1936.
   Par contre les communistes étaient majoritaires au sein des Francs-tireurs-partisans ( FTP ), organisation armée du Front national, implantée dans le secteur de Rilly-la-Montagne où un groupe fut constitué par Marcel MÈJECAZE 30 ), dans la région de Montmort avec Georges GALATAUD, dans la région d'Épernay avec Gaby FOURNY 31 ) et à Châlons-sur-Marne avec Fernand MICHEL et Gabriel MAUBLANC 32 ), ainsi qu'aux confins de l'Aube dans le secteur de Vitry-le-François.


Libération-Nord

   De leur côté les militants du parti socialiste clandestin, de la CGT et de la CFTC clandestines, s'organisèrent au sein de Libération-Nord, un mouvement créé par les socialistes Christian PINEAU et Henri RIBIÈRE.
   Le premier Comité marnais de libération constitué à la Bourse du travail de Reims en novembre 1942, comprenait deux syndicalistes, Charles GUGGIARI et Jean-Marie DOCQ, deux socialistes, Raymond GUYOT qui avait été élu conseiller général du 4ème canton de Reims en 1937 et Robert COLLET, ainsi que deux communistes, André NAUTRÉ et Louis PICHON.
   Il développa son action au sein du monde ouvrier où il s'efforça de combattre la Charte du travail.
   Il organisa le sabotage de la production dans les usines qui travaillaient pour l'effort de guerre allemand, et la prise en charge des réfractaires du STO33 ).
   
À Châlons-sur-Marne, un groupe Libération-Nord s'organisa à partir de février 1943, à l'initiative de Gabriel THIERRY, secrétaire de la fédération marnaise de la SFIO avant-guerre, employé de la SNCF à Troyes en 1941, groupe dont faisaient partie Irénée DLÉVAQUE, Joseph DUFOUR, Lucien DRAVENY et des rédacteurs de la préfecture comme Maurice MENNECIER et Tony HERBULOT ( 34 ).


Les autres mouvements et les réseaux

   À côté de CDLR et de CDLL, mouvements nationaux implantés dans toute la zone nord, deux groupes locaux indépendants ont été créés à Châlons-sur-Marne : Bleu et Jonquille et Melpomène.
   Spécialisé dans la fabrication de faux papiers d'identité et dans la prise en charge des réfractaires du STO ainsi que des aviateurs alliés abattus dans la région, le groupe Bleu et Jonquille fut créé et animé par Maurice REHHEISER qui dut quitter la Marne au début de 1944 et qui fut relayé par Pierre CLÉMENT et Pierre RICHÉ.
   Il aurait compté jusqu'à 150 membres et aurait fabriqué environ 1 600 faux papiers.
   Le groupe Melpomène fondé par Jacques DEGRANDCOURT, comprenait une quarantaine de Châlonnais, dont une vingtaine s'étaient constitués en maquis accueillant les réfractaires dans le secteur de La Chaussée-sur-Marne 35 ).

   D'autres mouvements de résistance se sont constitués dans la Marne en 1943, tels que l'Organisation civile et militaire ou OCM et l'Organisation de résistance de l'armée ou ORA qui, selon André Aubert, ont compté respectivement une vingtaine et une quinzaine de membres, et Résistance-Fer dont la plupart des membres appartenaient en même temps aux différents mouvements représentés dans le département 36 ).

   Enfin il faut citer encore les groupes qui étaient affiliés à des mouvements appartenant à la mouvance de Combat créé par Henri FRENAY en zone non occupée, tels que l'Armée secrète implantée à Reims par le docteur Jean QUENTIN et le colonel COPE, à Fismes par le gendarme Lucien LABDANT 37 ), ainsi que le NAP ( Noyautage des administrations publiques ) créé par Claude BOURDET en 1942 en zone sud, implanté à la préfecture de Châlons-sur-Marne, et dont firent partie Jean CHABAUD et Pierre MINET 38 ).

   Après la guerre, à partir des dossiers de demande d'attribution de la carte de Combattant volontaire de la Résistance ( CVR ), André AUBERT a recensé les principaux réseaux de résistance qui, au sein des mouvements présentés ci-dessus, en liaison avec eux ou de façon totalement autonome, ont recruté dans la Marne :
   - les réseaux spécialisés dans les parachutages, BOA-CDP 3 de CDLR et BOA-Action Vengeance de CDLL dont fit partie André PATUREAUX ;
   - les réseaux d'évasion de pilotes alliés ( 39 ) dépendant du Secret Operation Executive ( SOE ) britannique, Buckmaster et Possum, réseau auquel appartenaient Yvette LUNDY et son frère Georges LUNDY, et pour lequel 56 agents ont été homologués dans la Marne 40 ) ;
   - les réseaux de renseignements comme SR Kléber et Éleuthère, Jade-Fitzroy auquel a appartenu Marcel FALALA ( 41 ), ou comme Brutus-Nord, un réseau rattaché à l'Armée secrète de Reims, auquel était affilié Alfred CHABAUD ( 42 ).
   Il s'agit là de réseaux pour lesquels des homologations ont été officiellement sollicitées et reconnues après la guerre.
   D'autres réseaux ont bénéficié ponctuellement de l'aide de Marnais, tel Juggler, réseau de renseignements et d'action, créé par Jean WORMS et Jacques WEILL, qui organisa des groupes de sabotage dans la région de Châlons-sur-Marne en mars 1943, et dont les membres furent arrêtés en juillet de la même année 43 ).

   Si peu de Marnais se sont engagés dans la résistance, les mouvements, nés dans des conditions extrêmement difficiles et dangereuses, y ont pourtant été nombreux et implantés dans tous les secteurs.
   Beaucoup d'adhésions à tel mouvement plutôt qu'à tel autre, étaient le fruit du hasard, des liens qui préexistaient, des relations qui se nouaient, ou dépendaient de la proximité d'un groupe déjà organisé.
   Les communistes, minoritaires à l'origine au Front national, étaient présents à Libération-Nord, dans le groupe Bleu et Jonquille, à CDLR.
   Tous les socialistes n'étaient pas à Libération-Nord.
   Les prêtres et religieux des diocèses de Reims et de Châlons-sur-Marne qui, malgré l'allégeance consentie au régime de Vichy par la hiérarchie catholique, sont entrés par choix individuel dans la résistance 44 ), étaient présents dans tous les mouvements : Frère BIRIN d'Épernay, arrêté en décembre 1943 et déporté à Buchenwald 45 ), l'abbé GILLET de Châlons et l'abbé CARRÉ de Sainte-Menehould étaient à CDLL ; les membres du Front national se réunissaient chez l'abbé DELATTRE, curé de Bezannes ; l'abbé MICHAUX de Châtillon-sur-Marne arrêté en 1943 et déporté à Buchenwald, était à CDLR, tout comme l'abbé BRION, curé de Clamanges, abattu alors qu'il essayait de s'enfuir, par les Allemands venus l'arrêter; l'abbé LAMARLE, était chef de centaine dans le groupe CDLR de Sézanne ; l'abbé LUNDY, vicaire à Saint-Benoit de Reims, et l'abbé DROESCH étaient engagés dans le réseau Possum.


Le manque de cloisonnement des mouvements

   Bien évidemment la résistance ne connaissait pas les frontières des départements.
   C'est ainsi par exemple que le groupe CDLR de Fismes recrutait et développait son action dans l'Aisne, et que les FTP de la région de Vitry-le-François étaient liés aux maquis de l'Aube.
   Les centres d'impulsion et de commandement étaient très éclatés : Paris, Londres, Troyes, Reims, Châlons-sur-Marne.
   Mais contrairement à ce que l'on pourrait penser, beaucoup de ces mouvements n'étaient pas aussi cloisonnés que les règles élémentaires de sécurité auraient dû l'exiger et « les groupes cumulaient fréquemment diverses formes d'action » 46 ) : propagande, renseignement, dépôt d'armes, sabotage, hébergement d'opérateurs radio, de prisonniers évadés, d'aviateurs alliés, de réfractaires du STO.
   Cette insuffisance de cloisonnement inhérente à la faiblesse numérique de la résistance marnaise, s'observait aussi bien entre les mouvements qu'au sein d'un même mouvement.
   Après la guerre, le chef régional du BOA, Michel PICHARD, s'étonnera que, contrairement aux règles de sécurité, il y ait eu « interpénétration des mouvements ( bien avant leur fusion ) CDLL, CDLR, Libération-Nord, et du réseau Hector ( de Château-Thierry ) » dans la région de Reims 47 ).
   Les groupes CDLR de Châlons et d'Épernay intervenaient ensemble dans les opérations de parachutage et de dépôts d'armes ( 48 ).
   Il en était de même à Châlons-sur-Marne entre le groupe Tritant de CDLR et le groupe Derrien de CDLL 49 ).
   Un certain nombre de résistants ont adhéré simultanément ou successivement à plusieurs mouvements.
   Le groupe de Jonchery-sur-Vesle dépendait à la fois de CDLR et de Libération-Nord 50 ).
   Le groupe de Fismes travaillait avec l'Armée secrète, CDLR et le réseau Possum.
   À Reims, en 1943, Henri BERTIN était à la fois responsable départemental de l'Armée secrète, de CDLR, du BOA, et appartenait selon Michel PICHARD ( 51 ), responsable régional du BOA, au SR Giraud, ancien SR Air de Vichy qui a donné naissance à CDLL 52 ).
   Le groupe CDLR de Reims était lié au réseau Hector, implanté surtout dans les départements voisins de l'Aube et de l'Aisne.
   Lorsqu'en novembre 1943, recherché par la Gestapo, BERTIN quitta la Marne pour Londres, il choisit pour le remplacer à la tête de CDLR le responsable du groupe de Reims de CDLL, Jean-Jacques GOGUEL, qui devenait le chef départemental à la fois de l'Armée secrète, de CDLR et de CDLL.

   Si elle contribuait à unifier la résistance marnaise, cette insuffisance de cloisonnement entre les différents mouvements eut aussi des conséquences tragiques.
   Il s'avéra que des groupes étaient en rapport avec la Gestapo dont ils s'efforçaient de tirer des renseignements 53 ), que des résistants entretenaient des rapports ambigus ou imprudents avec des collaborationnistes, que des agents de la Gestapo avaient réussi à s'infiltrer dans la résistance, qu'il y avait hélas des mouchards, et que des résistants occasionnels n'étaient pas très sûrs ( 54 ).
   S'il est vrai que la plupart des résistants arrêtés et torturés ont fait preuve de beaucoup de courage, quelques uns ont fini par parler ( 55 ).
   D'autres, par inconscience ou fanfaronnade, croyant ne mettre en péril que leur propre vie, ont commis de graves imprudences.
   Malgré la solidarité qui unissait les résistants, les divisions idéologiques et politiques d'avant-guerre subsistaient, en particulier entre les communistes et les autres, et des conflits de personnes sont apparus.
   La résistance marnaise dut surmonter une crise très grave.
   La répression nazie s'abattit de façon implacable sur beaucoup de responsables et de militants parmi les plus actifs qui furent arrêtés à la fin de 1943 et au début de 1944.
   Les groupes CDLL de Reims et d'Épernay furent totalement démantelés.
   Incarcéré à la prison de Châlons-sur-Marne, Robert de VOGÜÉ de CDLL se confia à son voisin de cellule Robert TRITANT, chef du groupe CDLR de Châlons, sans se rendre compte que des micros avaient été dissimulés dans sa cellule.
   Son procès, que les Allemands ont voulu public, eut lieu en mars 1944 à Reims dans la salle d'honneur de la Chambre des notaires, cours Langlet et non pas à Châlons-sur-Marne où siégeait habituellement le tribunal militaire allemand.
   Selon maître PELTHIER, l'attitude de Robert de VOGÜÉ fut « combien imprudente et maladroite », et traduisit un « curieux mélange : courage allant jusqu'à l'insolence, crânerie devant la mort, et d'autre part, naïveté, maladresse, ou...peut-être besoin de se faire valoir » 56 ).
   Il mit « dans le bain » Henri de La PÉROUSE, l'intendant de Police, accusé d'être son complice, et « raconta tout » : après avoir été un fervent partisan du rapprochement franco-allemand, il avait créé un groupe de résistance afin que les communistes ne soient pas les seuls à organiser la France après la libération ; il avait chargé son adjoint d'établir la liaison entre son groupe et le commandant DERRIEN de Châlons ; il était en rapport avec le chef de la résistance de la région d'Épernay Pierre SERVAGNAT ; il avait pris contact avec Jean-Marie DOCQ de Libération-Nord à la Bourse du travail de Reims.
   Dans l'heure qui suivit, DOCQ était arrêté et fut déporté à Neuengamme, d'où il n'est pas rentré.
   Pierre SERVAGNAT signale une autre imprudence de Robert de VOGÜÉ qui, avant d'être arrêté, lui aurait dit que personne n'était au courant de son action dans la résistance, à l'exception des membres de son groupe et de Marcel PION, entrepreneur à Pierry, en ajoutant qu'« il le tenait bien en main » ( 57 ).
   Or, il se trouve que PION était un collaborateur qui, après avoir adhéré au RNP, fut secrétaire de la section PPF d'Épernay 58 ).
   Au moment même où de VOGÜÉ fut jugé, PION fut pressenti pour assumer le poste de secrétaire départemental de la Milice par CALMON, membre de l'État-major de la Milice en mission d'inspection dans la Marne59 ).
   Condamné à mort, Robert de VOGÜÉ fut gracié, bénéficiant de multiples interventions, dont celle de l'ambassadeur de Suède et celle du gouvernement de Vichy dont René BOUSQUET ne faisait plus partie ; ce dernier néanmoins pouvait encore plaider la cause du délégué du CIVC qu'il avait bien connu dans la Marne, auprès des autorités allemandes, de LAVAL ou auprès de PÉTAIN lui-même 60 ).
    Le chef milicien CALMON qui avait assisté au procès, manifesta sa conviction que le maréchal PÉTAIN était intervenu en faveur de Robert de VOGÜÉ, mais pensait que cette grâce avait aussi « d'autres raisons politiques et diplomatiques » 61 ).
   Robert TRITANT, le voisin de cellule à Châlons de Robert de VOGÜÉ, fut fusillé, de même que René HERR et Léon LEROY, jugés et condamnés à mort en même temps que lui.
   Cette affaire jeta un trouble profond dans la résistance marnaise et suscita une vigoureuse protestation des responsables nationaux du Front national.
   Le 29 mars 1944, Pierre VILLON qui était un des représentants de ce mouvement au sein du CNR, écrivit à Jean de VOGÜÉ, membre du COMAC et cousin éloigné de Robert de VOGÜÉ, une lettre dans laquelle il déclarait : « L'envahisseur a tout fait pour faire penser que Von Stülpnagel a pris cette mesure de grâce parce que le comte de Vogüé se serait défendu en disant que loin de vouloir combattre les Allemands avec son organisation de résistance, il avait l'intention d'utiliser cette organisation pour combattre le communisme après la libération » 62 ).
   Jean de VOGÜÉ lui répondit le 11 avril : « Je proclame hautement que jamais Robert de Vogüé ne s'est abaissé à implorer la grâce de l'ennemi en se prévalant d'un anticommunisme qu'il n'a jamais éprouvé ; si l'ennemi le prétend, je déclare non seulement qu'il a menti, mais je dénonce comme faisant son jeu ceux qui paraissent ajouter foi à ses insinuations » 63 ).
   Selon l'abbé GILLET qui connaissait bien Robert de VOGÜÉ, qu'on appelait à Épernay le « patron rouge », et dont l'arrestation avait été suivie d'une grève spontanée des ouvriers de chez Moët et Chandon, le souhait qu'il avait exprimé devant le tribunal militaire allemand, que les communistes ne soient pas les seuls à organiser l'après-libération, correspondait à la position de tous les mouvements non marxistes
64 ).

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