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Le réseau SOE Physician-Prosper
et ses sous-réseaux en Ardenne et en Champagne

par Jean-Pierre HUSSON

Du réseau Carte au réseau Physician-Prosper
L'implantation et l'organisation de Physician-Prosper en Zone Nord
Les sous-réseaux et groupes Buckmaster en Ardenne et en Champagne :
   Le sous-réseau Juggler dans la Marne
   Les groupes Buckmaster en Ardenne et dans l'Aisne
   Le réseau Tinker dans l'Aube
L'arrestation de l'état-major parisien du réseau Physician-Prosper
Les arrestations en Ardenne et en Champagne : dans la Marne, en Ardenne et dans l'Aube
Les polémiques autour du prétendu « Pacte d'honneur »
Le bilan de la répression qui a frappé les chefs de Physician-Prosper
Le parcours de Jacques Weil en Suisse et en Franche-Comté

 

 

 


Du réseau Carte
au réseau Physician-Prosper

   Prosper est le nom utilisé communément en France pour désigner le réseau SOE Physician, créé à Paris à l'automne 1942 par le major Francis SUTTILL, pseudos Prosper, François Després, un officier britannique qui maîtrise parfaitement le français et l'anglais.

   Né à Mons en Barœul en 1910 d'une mère française et d'un père britannique devenu directeur d'une usine textile à Lille, Francis SUTTILL est d'abord élevé en Angleterre, vraisemblablement à Manchester où son père est né, et où sa famille s'est réfugiée au début de la 1ère guerre mondiale pour échapper à l'occupation allemande.
   Il y fréquente des
écoles anglaises jusqu'à l'âge de 16 ans, puis revient en France, où il passe le baccalauréat. Inscrit à la Faculté de droit de Lille, il y obtient une licence.
   Grâce à un certificat de nationalité britannique sollicité
en 1931, il échappe au service militaire en France, et va poursuivre ses études de droit à l'université de Londres.
   Il s'y marie
en 1935, et devenu avocat, il s'engage dans l'armée britannique dès la déclaration de guerre de septembre 1939, et y sert comme officier de renseignement.
    Muté à sa demande au sein la
section française du SOE, et volontaire pour une mission en France, il y a reçu une formation au cours de l'été 1942.

Francis Suttill en uniforme
de l'armée britannique
Francis Suttill en civil sur une carte d'identité française datant de 1943
( Avec l'aimable autorisation de Francis John Suttill, le fils du major Suttill )

   Dans la nuit du 24 au 25 septembre 1942, Andrée BORREL, pseudos Denise, Monique, est parachutée au-dessus de Saint-Laurent-Nouain dans le Loir et Cher, avec Lise de BAISSAC, pseudo Marguerite. Ces deux femmes sont les premiers agents féminins du SOE à être parachutées au-dessus de la France.
   La mission d'Andrée BORREL est de gagner Paris pour y préparer l'installation de Francis SUTTILL. Celle de Lise de BAISSAC la conduit en zone Sud où elle est chargée d'une mission pour le compte du réseau Scientist, dirigé par son frère Claude de BAISSAC, pseudo David.
   Après la chute du réseau Carte en France, la mission de Francis SUTTILL est d'y organiser un nouveau réseau, basé à Paris, le réseau Physician-Prosper.
   Il devait initialement être parachuté en août 1942 dans le secteur de Vendôme, opération reportée en septembre, puis en octobre avec changement de lieu de largage.
   Il est finalement parachuté en aveugle au cours de la nuit du 1er au 2 octobre 1942, dans le secteur de La Ferté-sous-Jouarre, et se blesse à la cheville.
   Il se rend à Paris, où il retrouve Andrée BORREL, et prend contact avec Germaine TAMBOUR, pseudo Annette, domiciliée 38, avenue de Suffren, qui devient la " boîte aux lettres " du réseau Physician-Prosper. Germaine TAMBOUR était la secrétaire avant-guerre du publiciste André GIRARD, père de Danielle DELORME et fondateur du réseau Carte.


L'implantation et l'organisation
du réseau Physician-Prosper en Zone Nord

   Avec Andrée BORREL qu'il fait passer pour sa sœur, Francis SUTTILL entreprend pendant un mois un périple pour implanter et organiser le réseau Physician-Prosper en France, qui les conduit successivement à Chartres, Melun, Blois, Beauvais, Compiègne et Saint-Quentin.

   À la mi-novembre, Francis SUTTILL est rejoint à Paris par Gilbert NORMAN, pseudo Archambaud, son opérateur-radio, qui a été parachuté dans la nuit du 30 octobre au 1er novembre 1942.

   Dans la nuit du 29 au 30 décembre, arrive à son tour un deuxième opérateur-radio, Jack AGAZARIAN, pseudo Marcel .

   Le fichier constitué par le chef du réseau Carte, André GIRARD sert à SUTTILL de base de recrutement d'agents pour le réseau Physician-Prosper qui devient rapidement le plus important des réseaux SOE implantés en France, grâce à l'apport du réseau Carte, mais au détriment des règles habituelles de sécurité exigeant le cloisonnement des réseaux.

   En décembre 1942, Armel GUERNE et son épouse Jeanne, recrutés par Germaine TAMBOUR, se mettent au service du réseau Physician-Prosper et de Francis SUTTILL. GUERNE qui est un agent du réseau Carte où il est entré en novembre 1942 à l'initiative de son beau-frère, Alain BUSSOZ, devient l'un des adjoints de SUTTILL à Paris.

   Le 14 mai 1943, Francis SUTTILL, rappelé en Angleterre pour y recevoir des nouvelles instructions, est ramassé par Lysander près d'Azay-sur-Cher, au Sud-Est de Tours, et parachuté à nouveau dans la nuit du 20 au 21 mai à Romorantin, en Sologne.

   En juin 1943, le réseau Physician-Prosper mobilise au total plus de 400 personnes, agents SOE et résistants français ayant accepté de travailler pour lui, qui sont implantés dans une quinzaine de départements, répartis au sein de six sous-réseaux et d'une dizaine de groupes, dont :

      - le sous-réseau Juggler dans la Marne,
      - le réseau Tinker dans l'Aube,
      - le groupe Buckmaster de Muno en Ardenne,
      - et le groupe Buckmaster d'Origny-en-Thiérache dans l'Aisne.
   Il a fait homologuer plus d'une trentaine de terrains de parachutage, sur lesquels il a reçu plus de 250 containers, et il a mené à bien plusieurs opérations de déraillements ou attaques de trains de troupes et de ravitaillement allemands, de sabotages de lignes et de transformateurs électriques, d'attaques d'usines, de dépôts d'alcool.


Les sous-réseaux et groupes Buckmaster
en Ardenne et en Champagne


Le sous-réseau
Juggler / Robin Buckmaster
dans la Marne

   Le réseau Juggler ( Jongleur ) désigne un sous-réseau du réseau SOE Physician-Prosper, connu en France sous le nom de Groupe Robin-Buckmaster, qui a opéré dans le département de la Marne où les deux chefs de ce réseau, Jean WORMS et Jacques WEIL, étaient connus sous les pseudos de Monsieur Jean et de Monsieur Jacques.
   Malheureusement nous n'en trouvons que peu de traces dans les archives marnaises :
   - dans quelques numéros du Bulletin de la Résistance de l'arrondissement de Vitry-le-François publiés entre 1945 à 1947 ;
   - dans les dossiers de CVR des agents homologués Robin-Buckmaster ;
   - 
et dans un récit publié par L'Union républicaine de la Marne en 1946, sous le titre " Le maquis de Blacy raconté par les maquisards ".

    Robin
était le pseudo utilisé par les archives britanniques du SOE pour désigner Jean WORMS. Ce pseudo est également utilisé pour désigner Jacques WEIL dans Le Saboteur - L'histoire de " Robin " agent de l'Intelligence Service et chef de la Résistance française, un ouvrage quelque peu romancé, publié chez Fayard en 1959, qu'il convient de regarder avec la plus grande prudence.
    L'auteur, Charles WIGHTON, ancien correspondant de guerre et journaliste britannique, déclare que son livre s'appuie sur les souvenirs de Jacques WEIL, que ce dernier n'aurait accepté de lui livrer qu'à condition qu'il n'y apparaisse que sous le pseudo de Robin, tandis que Jean WORMS, présenté comme le subordonné et l'adjoint de WEIL, y est désigné sous le pseudo de Jules.
   Francis John SUTTILL, le fils du chef de Physician-Prosper a relevé dans l'ouvrage de WIGHTON de nombreuses erreurs ou invraisemblances : après la mort en déportation de Jean WORMS, WEIL s'est non seulement érigé en grand chef du sous-réseau Juggler, en en revendiquant les faits d'armes, mais il s'est aussi attribué un rôle et des actions qui relevaient en réalité de Francis SUTTILL.

    Au début de la Seconde Guerre mondiale, Jacques WEIL, pseudo Jacques, est un industriel juif de nationalité helvétiqueen 1893 à Berne, d'une mère alsacienne et d'un père suisse. Il est propriétaire d'une fabrique de soie artificielle installée en Normandie, d'un appartement à Paris et d'une maison de campagne à Beaugency.
    Homme d'affaires de stature internationale, il a noué avant-guerre d'utiles relations en Suisse, en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis et même en Allemagne, et maitrise parfaitement le français, l'allemand et l'anglais.
   En juin 1940, ressortissant d'un pays neutre, il fait le choix de rester en France et de se mettre au service de ceux qui continuent le combat contre l'Allemagne nazie. Par l'intermédiaire d'un officier du 2e Bureau français, dont il a fait la connaissance avant-guerre, il entre en contact à Asnière, avec un représentant en France de l'Intelligence Service.
   Il accepte de travailler pour les services secrets britanniques, mais il entend
rester indépendant sur le plan financier et financer son activité clandestine en utilisant son importante fortune personnelle, puisée dans des comptes bancaires en France et en Suisse. 
    Envoyé en zone interdite le long des côtes de Normandie et du Pas-de-Calais, il y collecte des informations sur d'éventuels préparatifs de débarquement allemand dans les îles britanniques, informations qu'il fait parvenir à l'Intelligence Service par l'intermédiaire de l'agent avec lequel il était entré en contact à Asnière.

   À la fin du mois de juillet 1940, un jeune homme se joint à lui. Il s'agit de Jean WORMS, pseudos Jean
, Robin, Baptiste, Jean de Verieux, juif comme lui, de nationalité française, directeur d'une importante compagnie d'assurances parisienne. En juin 1940, Jean WORMS, avait d'abord envisager de quitter la France et de rejoindre l'Angleterre, mais il en avait été dissuadé par son voisin Monsieur BACHELET, directeur de la société Kirby-Beard, qui l'avait mis en relation avec Jacques WEIL.
   Ensemble ils recrutent des informateurs
dans l'administration préfectorale et les directions de la SNCF et des PTT, et créent en septembre 1940 un Bureau de renseignements installé 48, rue Taitbout à Paris où est domicilié le cabinet d'assurances de Jean WORMS.

    Selon Charles WIGHTON, dont les repères chronologiques sont très approximatifs, après la disparition de l'agent de liaison de l'Intelligence Service établi à Asnière, survenue vers la fin de l'année 1940, les informations collectées concernant en particulier la localisation et les déplacements des troupes allemandes sont acheminées en Angleterre par les services d'une opératrice-radio émettant dans la région de Reims, puis par l'opérateur-radio d'un autre réseau dirigé par un certain Pierre BLANC  – vraisemblablement un pseudo – , bijoutier à Paris, dans le quartier de la Porte Saint-Denis.
    Selon les archives du SOE, les informations ont transité par la Suisse
jusqu'en mars 1941, date où cette filière fut abandonnée à la suite d'arrestations.
   Au printemps 1941, toujours selon Charles WIGHTON, Jacques WEIL se rend en Champagne, pour y étudier la nature et l'intensité du trafic militaire entre l'Allemagne et la France, qui transite par les voies ferrées, les routes et les canaux de cette région. Il déclare avoir été au cours de cette mission repéré et suivi par un agent allemand que son équipe a éliminé.
    Puis il est envoyé à Brest pour y observer l'état de deux cuirassés allemands, le
Bismarck et le Prinz Eugen, en réparation dans les bassins du port breton après avoir été endommagés par des raids de la Royal Air Force.
   Ne pouvant transmettre les informations qu'il a collectées en Bretagne par l'opérateur-radio de
Pierre BLANC qui vient d'être arrêté, il reprend contact avec le 2e Bureau français et fait parvenir à Londres un condensé de son rapport sur les navires de guerre allemands par l'intermédiaire d'un membre du réseau Famille Martin, dont le pseudo Denain est aussi curieusement celui du commandant René DERRIEN, agent du réseau Uranus-Kléber, un réseau lié au réseau Famille Martin et au 2e Bureau français, qui est devenu en 1942 le chef militaire du mouvement Ceux de la Libération dans le département de la Marne, et qui participera un peu plus tard à au moins un parachutage dans la Marne organisé par Juggler. 

   En janvier 1942, un agent de liaison arrêté, parle sous la torture. Suzanne, la secrétaire de WORMS est arrêtée à son tour, torturée et internée à la prison de Fresnes. Jean WORMS, dont l'appartement est confisqué,
passe en zone Sud où se sont réfugiés son épouse et ses enfants, et rejoint Marseille.

   Au cours de l'été 1942, par l'intermédiaire de François BASIN, pseudo Olive, agent du réseau Carte, il entre en contact avec Peter CHURCHILL, pseudo Raoul, chef du réseau Donkeyman en zone Sud, et travaille pour ce réseau.

   En octobre 1942, Jean WORMS est envoyé par Gibraltar en Angleterre, où il subit plusieurs types d'entraînement avant d'être homologué lieutenant.

   Toujours selon Charles WIGHTON, Jacques WEIL resté en France, parvient en se faisant passer sous le pseudo de Jacques Walter, pour un Alsacien strasbourgeois germanophile, à entrer en relation avec des responsables nazis par le biais des milieux russes-blancs de Paris, dont un des représentants a épousé une de ses anciennes maîtresses, amie de la fille de Jean LUCHAIRE, un des chefs de file de l'ultra-collaborationnisme parisien. Il tente de négocier avec eux, et moyennant une forte somme d'argent, il s'efforce sans y parvenir d'obtenir qu'ils considèrent les Juifs séphardites de France, descendants des Juifs expulsés d'Espagne au XVe siècle, comme des citoyens français à part entière et non pas comme des juifs apatrides.
    Il réussit aussi à se rapprocher d'un proche collaborateur du ministre allemand de l'armement, Albert SPEER, à qui il fait découvrir le gai Paris, et auquel il parvient à subtiliser des renseignements concernant des contrats passés avec des firmes françaises travaillant pour la Wehrmacht.

   Le 22 janvier 1943, Jean WORMS est parachuté dans le secteur de Montargis, en même temps que Henri DÉRICOURT, soupçonné après la guerre d'avoir été un agent double. Ils sont réceptionnés par Francis SUTTILL, Jacques WEIL et Andrée BORREL.

   Jean WORMS, devenu un agent du SOE, ne parvient pas à convaincre Jacques WEIL de se rendre en Angleterre pour y être formé et entraîné dans les écoles et centres du SOE . Mais WEIL qui ne dispose plus de liaison radio avec Londres, accepte néanmoins que le groupe de résistance qu'ils ont créé ensemble dès 1940 soit rattaché au réseau Physician-Prosper, afin de pouvoir utiliser les services de NORMAN, le radio du réseau Physician-Prosper. Il entend cependant conserver son indépendance et cacher aux chefs du SOE ses liens avec l'Intelligence Service.

   Peu de temps après le retour en France de Jean WORMS, les deux chefs de Juggler conduisent avec succès ce que Charles WIGHTON appelle dans son ouvrage tiré des souvenirs de Jacques WEIL, l'« Opération Indicateur ». Elle consiste à photographier l'horaire établi par l'administration des Chemins de fer du Haut Commandement allemand pour toute la zone d'occupation du Nord-Est de la France et la Belgique. Elle est réalisée avec succès grâce à la complicité de Pierre, présenté comme « un jeune et très brillant technicien », instructeur à l'école d'application de la SNCF à Châlons-sur-Marne, que je ne suis pas parvenu à identifier, et avec le soutien d'un groupe armé venu de Vitry-le-François et placé sous le commandement d'André, « un grand fermier » présenté comme l'une des premières recrues de Jacques WEIL en Champagne, et qui pourrait être Jacques de LA FOURNIÈRE. L'horaire est rapidement communiqué à Londres, et l'opération est répétée plusieurs fois, permettant ainsi à la RAF de mieux cibler les opérations de bombardements et de mitraillages des convois allemands, et d'épargner les trains de civils.
    On peut rapprocher cet épisode du témoignage de Pierre SERVAGNAT, le chef de la Résistance dans l'arrondissement d'Épernay, qui déclare qu'« un Allemand employé à la gare de Châlons apportait régulièrement à Tritant [ le chef du groupe Ceux de la Résistance de Châlons-sur-Marne dont nous savons qu'il était en contact avec les membres du groupe Robin-Buckmaster  ], les horaires des trains de troupes et de ravitaillement allemand, cela plusieurs jours à l'avance ».
 
   Au printemps 1943
, la secrétaire et principale collaboratrice de Jacques WEIl, Sonia OLSCHANEZKY, participe au dynamitage d'un train de munitions à Melun.
   Sonia OLSCHANEZKY
est née le 25 décembre 1923 à Chemnitz en Allemagne. C'est là que son père, un Juif russe originaire d'Odessa venu faire des études d'ingénieur chimiste, a rencontré sa mère et l'a épousée. Il a ensuite créé une usine de fabrication de bas de soie en Roumanie, puis est venu s'établir à Paris en 1930.
   Juive étrangère vivant en France occupée, Sonia avait été arrêtée en juin 1942 par la police française et internée au camp de Drancy, où elle s'était portée volontaire pour s'occuper des enfants séparés de leurs parents.
   À l'automne 1942, sa mère, d'origine allemande, avait réussi à la faire sortir de Drancy grâce à un faux certificat obtenu en Allemagne par l'intermédiaire d'amis. Ce certificat attestait que Sonia était une juive ayant une compétence professionnelle précieuse pour l'effort de guerre du Reich, dans le secteur de la fourrure très prisé des officiers de la Wehrmacht confrontés aux rigueurs de l'hiver russe.
   Libérée de Drancy, Sonia avait été présentée à Jacques WEIL par son frère Enoch OLSCHANEZKY, engagé volontaire fait prisonnier en mai 1940, évadé d'un stalag, et devenu membre du réseau Juggler.
   Jacques WEIL avait fait de Sonia son agent de liaison dans le triangle constitué par Paris, Saint-Quentin vers le Nord et Châlons-sur-Marne vers l'Est.

   En mars 1943, WORMS et WEIL organisent dix groupes de sabotage dans le secteur de Châlons sur Marne-Vitry le François.

   En avril, ils informent Londres de l'existence dans ce secteur de plusieurs groupes d'agents SNCF prêts à effectuer des actions de sabotage et organisent avec succès plusieurs opérations importantes de parachutage d'armes et de matériel.

   Grâce aux informations communiquées par Francis John SUTTIL, fils du chef du réseau Physician-Prosper, trois terrains de parachutage utilisés par Juggler ont pu être localisés dans la Marne.
   Les deux premiers étaient situés à une douzaine de kilomètres au Sud-Ouest de Châlons sur Marne ( aujourd'hui Châlons en Champagne ) :
   - le premier était situé à Thibie
sur un terrain exploité par la Famille NICOLAS, repéré par Jean WORMS et Jacques WEIL eux-mêmes au lieu-dit Le Cugna, à 2 kilomètres au Sud-Sud-Ouest du bourg ;
   - le second était situé à Germinon, au lieu-dit Les Hauts Champs, à 4 kilomètres au Nord-Est du bourg, aux confins de la commune de Thibie.
   Le troisième était situé à une quinzaine de kilomètres au Sud-Ouest de Vitry-le-François, sur le territoire de la commune d'Humbauville, au Nord-Ouest du bourg, près de la Ferme de l'Oiselet.

   Trois parachutages, confiés au 138 Squadron de la RAF, ont été effectués sur les terrains de Thibie et d'Humbauville, permettant de larguer 25 containers :
     - Juggler 1 à Thibie - nuit du 14 au 15 avril 1943 : 5 containers largués et un colis ;
     [ Juggler 2 à Thibie - nuit du 16 au 17 mai 1943 : échec
 ]
     [ Juggler 3 à Humbauville  - nuit du 18 au 19 mai 1943 : échec ]
    
 - Juggler 2 à Thibie - nuit du 11 au 12 juin 1943 : 10 containers largués ;  
     
- Juggler 3 à Humbauville  nuit du 17 au 18 juin 1943 : 10 containers largués et un colis;  

   L'abbé Pierre GILLET rapporte comment le chef militaire de Ceux de la Libération dans la Marne, le commandant René DERRIEN, à la recherche d'armes et de munitions pour équiper son groupe, a contacté le commandant Georges TRIOULET, membre du groupe Robin Buckmaster de Vitry-le-François, et a participé à l'un de ces parachutages sur le terrain de Thibie, dont il a pu récupérer une partie de la livraison.

   Un important dépôt d'armes et de munitions est installé à Thibie dans la ferme de la Famille NICOLAS, avec leur accord.

   Un parachutage, confié au 161 Squadron de la RAF, a été effectué sur le terrain de Germinon, permettant de larguer 10 containers :
    
 [ Juggler 4
à Germinon - nuit du 14 au 15 juin : échec ( 138 Squadron ) ]
     
- Juggler 4 à Germinon nuit du 17 au 18 juin 1943 
 : 10 containers largués
     

   Le 12 juin 1943, Gaston, Armand COHEN, pseudo Justin, opérateur radio destiné au sous-réseau Juggler, est parachuté à Maule à une vingtaine de kilomètres à l'Ouest de Saint-Germain en Laye, en même temps que dix containers qui restent bloqués dans la soute de l'avion. Ils sont parachutés et récupérés quelques jours plus tard.
   Réceptionné par Francis SUTTILL, l'opérateur-radio NORMAN et Andrée BORREL, COHEN est emmené à Paris où il est présenté à Jean WORMS qui s'est installé dans le quartier de La Madeleine, puis il est emmené 4, rue de la Néva dans le 8e arrondissement, chez la comtesse Yvonne de MIRMONT de la ROCHEFOUCAULD, agent de liaison de Jean WORMS au sein du sous-réseau Juggler, qui est chargée de l'héberger.


Les groupes
Prosper-Buckmaster
en Ardenne et dans l'Aisne

   En juin ou juillet 1942, dans les Ardennes belges, à Herbeumont, village de la vallée de la Semois, André HEYERMANS, alias André THIÉBAULT, agent du réseau Carte, qui revient de Cannes où est installé l'état-major de ce réseau, réunit dans une chambre de l'Hôtel Bonne Espérance tenu par ses parents, plusieurs résistants.
   Participent à cette réunion des résistants belges et français : Joseph GODFRIN, bourgmestre de Muno, Gaston BIAZOT également de Muno, Georges LEFÈVRE, un Belge installé en France à Carignan, Etienne BRICE, ainsi que deux membres de l'Organisation civile et militaire ( OCM ) venus de Charleville, Paul ROYAUX, pseudo Léon, et André POINT, pseudo Méhul.
   L'objectif est de créer une chaîne de groupes d'action armés, placés sous la direction des services britanniques. Pour authentifier les contacts qu'HEYERMANS déclare avoir avec Londres, les résistants ardennais exigent que la BBC de Londres lance avant quinze jours le message : « Ardenne, tiens ferme ! Courage les amis à bientôt », ce qui est fait.
Walthère
   Ainsi se constitue en Ardenne, un groupe action de résistance dirigé par André HEYERMANS qui assure la liaison entre ce groupe et la direction parisienne du réseau Carte.
    En novembre 1942, André HEYERMANS est arrêté au cours d'une laison entre Paris et les Ardennes, interné à Fresnes et déporté NN ( Nacht und Nebel - Nuit et Brouillard ) au camp de Natzweiler-Struthof, sous le nom d'André THIÉBAULT, par le transport parti de la gare de l'Est le 11 juillet 1943. Transféré au printemps 1944 dans le Kommando de Erzingen près de Balingen, puis au camp de Dachau en septembre 1944, il sera libéré à la fin d'avril 1945.
  
    Après l'arrestation d'André HEYERMANS et la disparition du réseau Carte, le groupe action des Ardennes se met au service du réseau SOE Physician-Prosper sous le nom de groupe Prosper-Buckmaster. Implanté dans le secteur de Muno, côté belge, et à Carignan, côté français, le groupe est placé sous la responsabilité d'Armel GUERNE, un des membres de l'état-major parisien du réseau Physician-Prosper, qui a aussi en charge le groupe Prosper-Buckmaster d'Origny-en-Thiérache, dans l'Aisne, au Sud-Ouest d'Hirson.

   Armel GUERNE s'est présenté après la guerre comme le responsable de ces deux groupes au sein du réseau Physician-Prosper, groupes qu'il aurait dirigés depuis Paris. Ces groupes auxquels il aurait donné le nom de Gaspard III, venaient s'ajouter aux groupes qu'il avait mis en place précédemment en Île-de France dans le secteur de Maule-Grignon au Nord-Ouest de Versailles sous le nom de Gaspard I, où un terrain de parachutage porte aussi le nom de Gaspard, et en Bretagne autour de Nantes sous le nom de Gaspard II.

   En mars 1943, Pierre GEELEN, pseudos
Monsieur Ambroise, Pierre Mignon, Grand Pierre, , et Walthère MARLY, tous les deux anciens agents du réseau Carte passés au service du réseau Physician-Prosper, reçoivent pour mission d'aller organiser les opérations de parachutages dans le département de l'Aisne et en Ardenne.

Pierre Geelen

Walthère Marly

( Archives notariales Défense - Bruxelles )

   Au début de 1943, à la suite de querelles internes opposant le chef du réseau Carte, André GIRARD, à son adjoint Paul FRAGER, Pierre GEELEN avait décidé de retourner à Paris et de se mettre au service de Francis SUTTILL qui avait accepté de le faire entrer dans le réseau Physician-Prosper.

  GEELEN avait reçut la mission de se rendre à Marseille pour y prendre livraison d'un poste-émetteur détenu par Peter CHURCHILL, pseudo Raoul, et destiné au radio de SUTTILL, Gilbert NORMAN. Sans nouvelle de Raoul CHURCHILL, GEELEN s'était rendu à Arles auprès d'André GIRARD qui a refusé de lui donner l'adresse de Peter CHURCHILL. Bloqué sans moyen de subsistance dans le Midi de la France où il a retrouvé Walthère MARLY, GEELEN a envoyé un message à Germaine TAMBOUR réclamant de l'argent pour pouvoir rentrer à Paris.
   Le 8 mars 1943, dès qu'il a reçu cet argent, Pierre GEELEN, accompagné de Walthère MARLY, était revenu à Paris, où il avait repris contact avec Francis SUTTILL .

   Au sein du réseau Physician-Prosper, Pierre GEELEN est chargé de préparer et de réceptionner les parachutages effectués sur un terrain situé au Nord-Ouest du bourg de Buire à quelques kilomètres au Sud-Ouest d' Hirson et au Nord-Est d' Origny en Thiérache, commune où il s'installe chez les sœurs OUDIN, qui avaient auparavant hébergé Armel GUERNE, venu superviser plusieurs opérations dans ce secteur.

   De mars à juin 1943, Pierre GEELEN participe à trois parachutages effectués par le 138 Squadron de la RAF sur le terrain de Buire, où il réceptionne 25 containers :

     [ Physician 18 à Origny ( squadron 161 ) - nuit du 12 au 13 mars 1943 : échec ]
     - Physician 18 à Buire - nuit du 13 au 14 avril 1943 : 5 containers largués et un colis
 ;
     
- Physician 30 à Buire - nuit du 21 au 22 mai 1943 : 10 containers largués et un colis ;
    
 - Physician ? à Buire - nuit du 14 au 15 juin 1943 : 10 containers largués et un colis contenant un émetteur-radio pour Macalister.

   GEELEN signale la présence lors d'une de ces trois opérations d'Armel GUERNE, qu'il décrit comme quelqu'un qui n'est pas méchant mais très imbu de lui-même et qui se donne beaucoup d'importance.

   Il se rend deux fois en Belgique pour y chercher des nouvelles de sa famille et rendre visite à Walthère MARLY.  
   Walthère MARLY, quant à lui, s'occupe des parachutages qui concernent le secteur de Muno à la frontière franco-belge dans les Ardennes où, selon Gaston BIAZOT, GUERNE ne s'est jamais rendu.

   GEELEN et MARLY se retrouvent à plusieurs reprises à Carignan chez Georges LEFÈVRE qui les héberge, et sert de boîte à lettres entre eux et Armel GUERNE, que LEFÈVRE ne connaît que sous son pseudo de Gaspard.
   
    Deux parachutages
sont effectués dans le secteur de Muno au printemps 1943.
   Au cours de la nuit du 21 au 22 mai 1943
,
dix containers contenant des armes, des munitions et un poste radio sont parachutés au lieudit Le Monty, un plateau boisé situé en territoire français, mais dont les forêts sont exploitées par des Belges. Ils sont récupérés et cachés par l'équipe ardennaise franco-belge du réseau Physician-Prosper.
   Le 21 juin 1943, cinq containers sont parachutés et récupérés par la même équipe.
   Les armes provenant de ces parachutages sont destinées au groupe de résistance de Muno, au maquis franco-belge du Banel, et au groupe de résistance de Carignan.


Le réseau Tinker
dans l'Aube

   Le réseau Tinker ( Étameur ) est implanté dans le secteur de Troyes, chef-lieu du département de l'Aube, par Benjamin Hodkinson COWBURN, pseudo Benoit, un ingénieur britannique qui avait travaillé et résidé à Paris avant la guerre et y avait épousé une Française.
   Recruté au Royaume-Uni par le SOE, COWBURN est parachuté avec son opérateur-radio,
Dennis BARRETT, pseudo Honoré, au cours de la nuit du 11 au 12 avril 1943, sur un des terrains que contrôle en Sologne Pierre CULIOLI, pseudo Adolphe.
   
COWBURN a reçu pour instruction de remettre au chef du réseau Physician-Prosper, Francis SUTTILL en personne, d'officier à officier, des cristaux d'émetteur radio.
    À Paris,
SUTTILL présente COWBURN à Émile GARRY, pseudo Phono, qui en fait le connaissait déjà, et qui lui-même présente à son tour COWBURN à Pierre MULSANT, un industriel qui a épousé une Troyenne.
    Depuis déjà un certain temps, SUTTILL envisageait d'implanter le réseau Physician-Prosper dans l'Aube, et en mars 1943, il avait même demandé à Joseph ANTELME, pseudo Antoine, de travailler à l'implantation d'un groupe dans le secteur de Troyes. Par l'intermédiare d'Émile GARRY, pseudo Phono, ANTELME avait contacté Maurice ROLAND et par lui, VASSART, procureur de la Republique à Troyes.
    Quant à Pierre MULSANT, il avait créé à Troyes le groupe Abélard, lié au réseau SOE d'Octave SIMON, pseudo Badois, lui-même en relation avec le réseau SOE de Pierre de VOMÉCOURT, pseudo Lucas.
    Ce groupe avait fait homologuer deux terrains de parachutage dans l'Aube : le premier était situé dans le secteur de Nogent-sur-Aube à 22 kilomètres au Nord-Est de Troyes, le second à une cinquantaine de kilomètres à l'Est-Sud Est de Troyes, sans doute dans le secteur de Mussy-sur-Seine, mais ces deux terrains étaient si éloignés l'un de l'autre que deux comités de réception au sol avaient dû être mis en place.
   
Deux opérations ont échoué sur chacun de ces deux terrains, au cours de la nuit du  13 au 14 avril 1943, et au cours de la nuit du 15 au 16 avril 1943, et ont été répétées
avec succès sur deux autres terrains situés l'un à
Falaise ( 5 containers largués ) dans le département de la Manche en Normandie et l'autre à à Gisors ( 10 containers largués ) dans le département de l'Eure.

   Lorsque COWBURN arrive dans l'Aube en Champagne, il utilise l'équipe au sol du terrain de Nogent-sur-Aube et il met une nouvelle équipe en place à une trentaine de kilomètres à l'Ouest de Troyes, dans le secteur de Vulaines, où Pierre MULSANT possède une usine.

   Il organise deux opérations de parachutage qui permettent de larguer 10 containers :
      - Tinker 1 à Vulaines au cours de la nuit du 16 au 17 mai 1943 : 5 containers largués ;

      Tinker 2 à Nogent-sur-Aube au cours de la nuit du 17 au 18 juin 1943 : 5 containers et un colis largués  

  L'équipe troyenne de Tinker est constituée de l'industriel Robert STEIN, beau-frère de Pierre MULSANT, et de son frère, l'avocat Pierre STEIN, de Louis BALTHAZART et de Gabriel MANSER.
Elle constitue des dépôts d'armes, de munitions et d'explosifs, et prépare des actions de sabotage en prenant contact avec Georges WAUTERS, organisateur dans l'Aube et dans la Marne du réseau Hector et du mouvement Ceux de la Libération ( CDLL ), et avec Gabriel THIERRY de Résistance Fer.
  Agent SNCF, originaire de la Haute-Marne, en poste à Châlons-sur-Marne et secrétaire de la fédération marnaise de la SFIO avant-guerre, Gabriel THIERRY avait créé dès l'été 1940 un réseau de renseignement et de sabotage, rattaché plus tard à l’OCM puis à Résistance-Fer. Muté au poste de sous-inspecteur à Troyes, il fournit, sous le pseudo de Château, des renseignements sur les transports de troupes allemandes.

   L'objectif de COWBURN est de neutraliser la ligne de chemin de fer Troyes-Brienne le Château, située sur l'axe ferroviaire Cologne-Hendaye très fréquenté par les convois militaires allemands.

   Au cours de la nuit du 3 au 4 juillet 1943, COWBURN pénètre dans le dépôt SNCF de Troyes à la tête d'un petit commando de résistants aubois composé de Jacques SÉNÉE, Bernard CHASTRE de CDLL, Gabriel THIERRY de Résistance-Fer, Ernest WOERTH, Paul CLÉREY et Charles COUCHE, un saboteur appartenant aux Francs-tireurs et partisans français ( FTPF ) venu de Dijon.
   Par groupes de deux, les membres du commando placent des explosifs sur les locomotives stationnées dans ce dépôt qui est un des plus importants de l'Est de la France. Le rapport de police qui rend compte de ce sabotage signale des avaries sérieuses sur une douzaine de locomotives, et précise que pour trois d'entre elles, il faudra envisager plusieurs mois d'immobilisation avant qu'elles ne soient réparées.

   Recherché par la Gestapo, à la suite de ce sabotage, Gabriel THIERRY se cache à Paris sous le pseudo de Marcel Mismer et entre à Libération-Nord, mouvement au sein duquel il dirige toutes les équipes de sabotage ferroviaire. À ce titre, il organise de nombreux sabotages, en particulier les sabotages simultanés du 30 novembre 1943 à Châlons-sur-Marne, Saint-Dizier, Conflans et Nancy qui aboutissent à la destruction de plus de 30 locomotives.
    Il est également chargé de réorganiser sous le pseudo de
Marcel, les groupes de Libération-Nord  dans les départements des Ardennes, de la Marne, de l'Aube, de de la Haute-Marne, de la Haute-Saône et du Territoire de Belfort.
   Désigné comme président du Comité clandestin de libération du département de l'Aube, il rejoint
les maquis de l'Aube où il prépare la Libération avec le successeur de COWBURN, le capitaine Maurice DUPONT.

   COWBURN avait en effet été ramené en Angleterre au cours de la nuit du 17 au 18 septembre, et l'opération Tinker 3 qu'il avait programmée sur le terrain de Nogent-sur-Aube pour la nuit du 15 au 16 avait été annulée. 


L'arrestation de l'état-major parisien
du réseau Physician-Prosper

   Au printemps 1943, l'Abwehr, qui a réussi à retourner la plupart des réseaux SOE en Hollande, envoie en France deux agents, Richard CHRISTMANN et Karl BODEN, dont la mission est de contacter Henri DÉRICOURT et de se présenter à lui comme étant des agents hollandais du SOE, grillés en Hollande et cherchant à se faire exfiltrer vers l'Angleterre.
   
Pilote de la compagnie privée Air bleu avant la guerre, DÉRICOURT était devenu au début de l'Occupation pilote d'essai dans l'aviation civile autour d'un projet d'autogire, puis en août 1942, il avait décidé de passer en Angleterre où il a été recruté par la section française du SOE, comme officier des opérations aériennes, sous le pseudo de Gilbert.
   Devenu un des responsables des liaisons aériennes entre le Royaume-Uni et la France, il sélectionnait les terrains d'atterrissage et préparait les opérations qui conduisaient et ramenaient en Angleterre les agents du SOE par pick-up.
   À ce titre, il a été chargé du transport d'une soixantaine d'agents SOE, dont quatre agents appartenant au réseau Physician-Prosper : Francis SUTTILL, Jack et Fancine AGAZARIAN, Noor INAYAT KHAN.
   Confondant le pseudo de DÉRICOURT, Gilbert, avec le prénom du radio-opérateur du réseau Physician-Prosper, Gilbert NORMAN, les deux agents de l'Abwehr CHRISTMANN et BODEN rencontrent Jack AGAZARIAN, qui leur fixe un rendez-vous à Paris le 9 juin. Sans instructions de Londres au sujet de cette exfiltration, NORMAN ne donnent pas suite, et Francis-John SUTTILL, fils du chef du réseau Physician-Prosper, est convaincu qu'il n'y a aucun lien entre cet incident et les arrestations qui ont décimé les réseaux SOE en France et en particulier le réseau dirigé par son père.

   Peter CHURCHILL est arrêté le 16 avril 1943 à Saint Joroz près d'Annecy avec sa compagne, Odette SANSOM, pseudo Lise.

   Germaine TAMBOUR et sa sœur Madeleine sont arrêtées à Paris, le 22 avril 1943.
Francis SUTTILL, Armel GUERNE, Jean WORMS et Jacques WEIL montent une opération pour tenter de les faire évader en soudoyant un policier français, mais l'opération échoue : au lieu de libérer les sœurs TAMBOUR, il leur livre deux prostituées.

   L'activité du réseau se poursuit et 190 containers sont réceptionnés jusqu'à la date du 21 juin 1943.

   Le 13 juin, Francis SUTTILL et Andrée BORREL se rendent en Sologne auprès de Pierre CULIOLI, pseudo Adolphe, qui venait de leur faire parvenir un message demandant la suspension des parachutages dans son secteur à la suite de l'explosion au sol d'un container au cours de la nuit du 10 au 11 juin à Neuvy, dans le Loir-et-Cher, à l'Ouest de Blois. Il redoute en effet que cette explosion n'ait été signalée aux Allemands. Après en avoir discuté avec CULIOLI, SUTTILL lui demande de poursuivre néanmoins les opérations de parachutage.

   Entre le 15 et le 18 juin, SUTTILL entreprend une tournée d'inspection des groupes de Normandie et de leurs dépôts d'armes. Il se rend à Falaise dans le Calvados, à Trie-Château dans l'Oise, à Sotteville-lès-Rouen, dans la banlieue sud de Rouen et à Évreux dans l'Eure.

    Le 16 juin, Jack AGAZARIAN et son épouse Francine, rappelés à Londres, sont " ramassés " au Nord-Ouest d'Angers par un avion piloté par Henri DÉRICOURT, qui dépose Noor INAYAT KHAN, pseudo Madeleine. Cette princesse d'origine indienne devenue agent féminin du SOE, est envoyée en France pour servir d'opératrice-radio au groupe mis en place dans la Sarthe par Émile GARRY, pseudo Phono.
   À Londres, interrogé sur l'activité du réseau Physician-Prosper en France, AGAZARIAN rapporte que le réseau y dispose de deux centres opérationnels principaux, où de nombreux résistants sont disposés à travailler pour lui, près d'Orléans et dans le secteur de Gisors.
   Il précise que Gilbert NORMAN est chargé de prendre le commandement du secteur d'Orléans, et Francis SUTTILL celui du secteur de Gisors, où le chef du réseau Physician-Prosper a l'intention de déplacer son quartier général, les problèmes de ravitaillement devenant trop difficiles à Paris.

   Le 21 juin 1943, deux agents canadiens du SOE, Jack PICKERSGILL, pseudo Bertrand, et son opérateur-radio John Kenneth MACALISTER, pseudo Valentin, sont parachutés et réceptionnés en Sologne par Pierre CULIOLI. Leur mission est de se rendre dans le département des Ardennes et d'y implanter un sous-réseau, désigné sous le nom de code Archdeacon, le groupe de Muno piloté par Armel GUERNE étant considéré par Francis SUTTILL comme trop éloigné pour continuer d'être dirigé directement depuis Paris.
   Alors que Pierre CULIOLI conduisait PICKERSGILL et MACALISTER à la gare de Blois, ils sont arrêtés à Dhuizon à un barrage routier établi par les SS, dans un secteur où CULIOLI venait de signaler à SUTTILL l'explosion d'un container. Ils sont pris avec leur matériel de transmission, des messages et des codes radio destinés à SUTTILL et à NORMAN.
   CULIOLI qui a sur lui un calepin où se trouvent les adresses à Paris d'Andrée BORREL et de Gilbert NORMAN, ainsi vraisemblablement qu'un rapport sur l'activité de son groupe qu'il se préparait à remettre à SUTTILL, est amené au siège de la Gestapo avenue Foch à Paris pour y être interrogé.

   Le 22 juin, Francis SUTTILL réunit plusieurs membres de son équipe à Grignon. Participent à cette réunion, Andrée BORREL, ainsi que les opérateurs-radio Gilbert NORMAN et Noor INAYAT KHAN qui étaient entrés en liaison avec Londres le matin-même.

   Le 23 juin au soir, NORMAN et BORREL dînent avec GUERNE et retournent à l'appartement des époux LAURENT, où ils sont arrêtés peu après minuit par la Gestapo qui se saisit de documents compromettants et de faux-papiers, ainsi que du calepin d'Andrée BORREL qui contient de nombreuses adresses.

   Le 24 juin au matin, Francis SUTTILL rentre à Paris après avoir supervisé une opération de parachutage dans le secteur de Gisors. Il est arrêté à son tour en fin de matinée, alors qu'il regagne sa chambre d'hôtel rue Mazagran. Il est conduit au siège de la Gestapo 84, avenue Foch, où se trouvent déjà son radio Gilbert NORMAN et Andrée BORREL, arrêtés quelques heures avant lui.

    Le 25 juin 1943, à 9 heures, Jean WORMS et Gaston COHEN arrivent rue Cambon à Paris, où ils ont rendez-vous avec NORMAN qui ne se présente pas. COHEN, opérateur radio que Londres vient d'envoyer à WORMS pour son groupe de Châlons sur Marne, se rend cependant à Vincennes, où il est prévu qu'il fasse sa première transmission radio. Ce n'est que plus tard qu'il apprend l'arrestation de SUTTILL, NORMAN et BORREL.

    Le 26 juin, Yvonne de LA ROCHEFOUCAULD est chargée d'aller enquêter au domicile d'Andrée BORREL, rue des Petites Écuries. Elle apprend par la concierge qu'Andrée BORREL a été emmenée par deux hommes qui portaient une valise et des documents.

   Le 27 juin, Jean WORMS décide de réunir les agents encore en liberté 51, rue Sainte Anne. Au cours de dette réunion, il demande à Armel GUERNE de prendre le relais s'il venait lui, Jean WORMS, à être arrêté à son tour, et il lui donne une liste complète d'adresses des agents du réseau.

   Le 30 juin 1943
, COHEN après être entré en contact radio avec Londres le matin, reçoit un message de WORMS qui lui fixe un rendez-vous à 16 heures.
   Ce même jour, Jean WORMS devait déjeuner avec Jacques WEIL au restaurant Chez Tutulle, rue Troyon, dans le 16e arrondissement, un restaurant du marché noir où l'état-major du réseau Physician-Prosper a ses habitudes, et qui sert de boîte aux lettres à Henri DÉRICOURT.
    WORMS et WEIL doivent y rencontrer le chef d'un groupe de résistance champenoisPaul GUÉRIN, selon le témoignage d'Armel GUERNE ), appartenant au réseau PTT, et dont le pseudo est Toto Grosso, pour préparer avec lui le sabotage du centre téléphonique de Revigny près de Bar-le-Duc.

    Jacques WEIL arrivé en retard à ce rendez-vous, assiste à l'arrestation de Jean WORMS qu'il voit sortir du restaurant encadré par des hommes de la Gestapo et menotté. Il ne devait plus jamais le revoir.

    Armel GUERNE et sa femme sont arrêtés en même temps que WORMS dans ce restaurant.
   Le 10 juillet 1943, la comtesse de LA ROCHEFOUCAULD est arrêtée à Paris alors qu'elle se préparait à aller se mettre à l'abri à Compiègne avec COHEN.

    Le 1er août 1943, Jacques WEIL décide d'aller se mettre à l'abri en Suisse, où il prend contact dès son arrivée avec les représentants de l'Intelligence Service.

   COHEN renonce dans ces conditions à se rendre à Châlons-sur-Marne comme prévu, et décide de quitter Paris pour se réfugier dans le petit village de Montlouis dans le Cher, au Sud-Ouest de Bourges, où il demeure jusqu'au 28 août 1943, puis il parvient à franchir les Pyrénées. Arrêté et emprisonné en Espagne pendant 23 jours, il est libéré et parvient à rentrer en Angleterre en passant par Gibraltar.

   À Londres, la section française du SOE qui continue de recevoir des messages émis par la radio de NORMAN, envoie un message demandant à NORMAN de fixer un rendez-vous auquel Nicholas BODINGTON, l'adjoint de BUCKMASTER, et le radio AGAZARIAN pourront se rendre. Le rendez-vous est donné. BODINGTON et AGAZARIAN sont transportés en France le 22 juillet 1943. Finalement AGAZARIAN va seul au rendez-vous, et il est immédiatement arrêté.
   Selon BODINGTON, conscients tous les deux que le rendez-vous était sans doute un piège, ils ont décidé de tirer au sort celui qui s'y rendrait seul, et le sort a désigné AGAZARIAN. On peut aussi penser que BODINGTON, sachant avec certitude que c'était un piège, a donné l'ordre à AGAZARIAN de s'y rendre seul.

   Le 14 octobre 1943, Noor INAYAT KHAN, qui est suivie et surveillée depuis plusieurs semaines, est arrêtée à son tour et torturée au siège de la Gestapo.


Les arrestations
en Champagne et en Ardenne

   Au cours de l'été 1943, à la suite des arrestations qui ont frappé l'état-major parisien du réseau Physician-Prosper, la plupart des sous-réseaux et des groupes de province tombent à leur tour en particulier à Blois, à Falaise, à Gisors, mais aussi dans les Ardennes, l'Aisne, la Marne et l'Aube.


Les arrestations dans la Marne

    En juin-juillet 1943, après l'arrestation à Paris de Jean WORMS, et le départ de Jacques WEIL pour la Suisse, la secrétaire et principale collaboratrice de WEIL, Sonia OLSCHANEZKY, pseudo Tania, accompagne ce dernier jusqu'à Annecy, mais au dernier moment elle décide de rester en France et de regagner Paris pour y poursuivre sa mission.

    Dans la nuit du 2 au 3 juillet, les trois membres de la Famille NICOLAS, Paulin, son épouse Angeline et leur fils Marcel, sont arrêtés à Thibie
.

La maison de la Famille Nicolas à Thibie en janvier 2007

32, rue du Mesnil à Thibie

Ici
dans la nuit du 2 au 3 juillet 1943
la Gestapo
est venue arrêter
Paulin NICOLAS
Mme NICOLAS née PARMANTIER
et leur fils Marcel
Déportés
ils sont morts pour la France

    Les trois membres de la Famille NICOLAS sont déportés, et aucun d'entre eux n'a survécu à la déportation : Paulin et Marcel NICOLAS sont décédés à Buchenwald ; Angeline NICOLAS, née PARMANTIER est décédée à Ravensbrück.

( Avec l'aimable autorisation de Daniel Collard, maire de Thibie )

Paulin, Marcel et Angéline Nicolas photographiés devant leur maison de Thibie
vraisemblablement à la fin de la Première Guerre mondiale

La mention « Morts en déportation » reportée sous la signature
du maire de Thibie Daniel Collard
en marge de l'acte de décès de la famille Nicolas
sur le registre d'état-civil de la commune
conformément à la loi du 15 mai 1985 sur les actes et jugements déclaratifs
de décès des personnes mortes en déportation

Le monument aux morts communal
et la plaque à la mémoire de la Famille Nicolas
dans le cimetière de Thibie en janvier 2007

Le monument aux morts communal faisant face
à la plaque dressée en souvenir de la famille Nicolas

La plaque des victimes civiles de la Seconde guerre mondiale

À la mémoire de
Paulin NICOLAS décédé à Buckenwald
[ Buchenwald ]
le 24 février 1944
Angeline NICOLAS décédée à Ravensbrück
le 9 septembre 1944
et leur fils
Marcel NICOLAS décédé à Buckenwald
[ Buchenwald ]
le 20 décembre 1944
Ils sont morts
pour que vive la France

La plaque commémorative placée devant l'entrée de l'église de Thibie
en face du monument aux morts

   En 2009-2010, le monument aux morts communal et la plaque qui honore la mémoire de la Famille NICOLAS ont été transférés au centre du village près de la mairie.

 

La plaque commémorative dédiée à la Famille Nicolas
se dresse désormais à gauche du monument aux morts de Thibie

   Le 10 juillet 1943, à Vitry le François dans la Marne, Georges DELHOMELLE est arrêté dans sa maison qui servait de lieu de rendez-vous pour le groupe Robin-Buckmaster commandé par Jacques de LA FOURNIÈRE et désigné par ses membres par le nom de Groupe Yes.

   Le 16 juillet 1943 , Louis PIERRET, secrétaire général à la mairie de Vitry-le François et membre du groupe Robin-Buckmaster est arrêté à à Vitry le François.

   Internés à Châlons, puis transférés à Compiègne, ils sont tous les deux déportés à Buchenwald le 17 janvier 1944, par le même convoi qu'Armel GUERNE et les membres du groupe Buckmaster de Muno dans les Ardennes.

   Le 18 juillet 1943, Jacques de LA FOURNIÈRE est arrêté chez lui à Chatelraould, en même temps que son fils Jean, étudiant âgé de 19 ans.

Jacques de la Fournière
( Avec l'aimable autorisation de Jean de La Fournière )

   Des armes et un poste émetteur sont découverts à leur domicile. Jacques de LA FOURNIÈRE, transféré à Paris au siège de la Gestapo, y est torturé à mort.

La sépulture de Jacques de la Fournière
dans le cimetière de Vitry-le François

À la mémoire du chef de Bataillon
Jacques de La Fournière
Chef de la Résistance de la région de Vitry
assassiné par la Gestapo le 7 août 1943
L'Amicale des anciens chasseurs à pied alpins
" Les Diables bleus " de l'Arrondissement de Vitry-le-François
en hommage à son président


   Son fils Jean, libéré le 30 août 1943, ralliera le maquis des Chênes créé par François de LA HAMAYDE à Margerie-Hancourt en août 1944.

   Le 18 juillet 1943 également, Henri MOREAU, radio-électricien, membre du groupe Robin-Buckmaster, est arrêté à Thibie. Interné à Compiègne, il est déporté à Buchenwald le 17 janvier 1944, puis transféré à Dora en février 1944.

   Dans le courant du mois de juillet 1943, l'opérateur-radio COHEN informe Londres que les membres du sous-réseau Juggler du secteur de Châlons-sur-Marne ont été arrêtés, que tous les dépôts d'armes ont été saisis, ainsi que l'émetteur radio et une liste complète des membres du réseau.
   
   Le 23 octobre 1943
, Renée GERMÉMONT, membre du groupe Robin-Buckmaster, est arrêtée à son tour à Loisy sur Marne à la suite d'un sabotage de la voie ferrée à proximité de la gare de Loisy. Internée à la prison de Châlons sur Marne, elle est transférée à Compiègne, puis déportée à Ravensbrück, et affectée au Kommando de Holleischen, qui dépendait du camp de Flossenbürg.


Les arrestations en Ardenne

   le 21 juin 1943, deux agents canadiens du SOE, Jack PICKERSGILL, pseudo Bertrand, et son opérateur-radio John Kenneth MACALISTER, pseudo Valentin, avaient été parachutés et réceptionnés en Sologne par Pierre CULIOLI, pseudo Adolphe.
   Les groupes Buckmaster de l'Aisne et des Ardennes pilotés par Armel GUERNE, étant considérés par Francis SUTTILL comme trop éloignés pour continuer d'être dirigés directement depuis Paris, leur mission était de se rendre dans ces deux secteurs et d'y implanter un sous-réseau, désigné sous le nom de code Archdeacon,.
   Alors que Pierre CULIOLI les conduisait à la gare de Blois, MACALISTER et PICKERSGILL avaient été arrêtés à Dhuizon à un barrage routier établi par les SS, dans un secteur où CULIOLI venait de signaler à SUTTILL l'explosion d'un container et demandé sans obtenir satisfaction, que les opérations de parachutage soient suspendues.
    À la suite de cette arrestation, au cours de laquelle ils avaient réussi à s'emparer de leur matériel de transmission, des messages et des codes radio destinés à SUTTILL et à NORMAN, les Allemands ont envoyé PLACKE, un de leurs agents, qui s'est fait passer pour PICKERSGILL. PLACKE parviendra à organiser 11 opérations de parachutage en utilisant le poste-émetteur et les codes de MACALISTER. Les Allemands réceptionneront 33 colis contenant des émetteurs-radio et 110 containers contenant environ 110 tonnes d'armes et de munitions, ils s'empareront de 5 agents SOE qui seront tous exécutés, et ils abatteront deux avions de la RAF.
   Ce n'est qu'en mai 1944, que
l'état-major du SOE à Londres réalisera enfin que le sous-réseau Archdeacon est passé sous contrôle allemand.

   Le 17 juin 1943, Pierre GEELEN se rend à Paris pour rendre compte de son activité auprès de SUTTILL, et lui signaler qu'un poste émetteur a été endommagé lors d'une opération de parachutage, un parachute ayant refusé de s'ouvrir. SUTTILL l'informe que sa photographie et celle de MARLY ont été trouvées par la police allemande venue arrêter Germaine TAMBOUR dans son appartement parisien le 22 avril 1943. Considérant que cela est désormais devenu trop dangereux, il lui demande de ne plus venir à Paris.

   Le 21 juin, le jour même où
PICKERSGILL et MACALISTERsont arrêtés par la Gestapo, Pierre GEELEN reçoit à Origny-en-Thiérache une lettre d'Armel GUERNE déclarant qu'il est malade et qu'il ne faut lui adresser aucune lettre afin, écrit-il de « ne pas faire monter la fièvre », message signifiant à GEELEN qu'il ne doit pas chercher à reprendre contact avec lui à Paris.

   Le 5 juillet, Walthère MARLY, rejoint GEELEN à Origny-en-Thiérache. Sans nouvelle de SUTTILL dont ils ignorent l'arrestation, ils décident d'envoyer à Paris Adrien SAULNOIS et le chef de gare d'Hirson, DELAVELLE, qui reçoivent la mission d'essayer d'obtenir des informations. Ces derniers sont arrêtés près du domicile d'Armel GUERNE, et seront relâchés au bout d'une semaine.

   Dans la soirée du 6 juillet 1943, GEELEN et MARLY sont arrêtés à Origny-en-Thiérache par une patrouille allemande, au cours d'un contrôle d'identité et conduits devant le maire, Monsieur FONTAINE, qui parle allemand et sert d'interprète. Mais ils parviennent à prendre la fuite au moment où les Feldgendarmes voulaient les emmener pour perquisitionner au domicile de GEELEN, où il avait caché un revolver sous son oreiller. Ils se rendent à pied à Charleville, puis vont se réfugier en Belgique .

    Pierre GEELEN
y est hébergé à Florenville chez Catherine WALTENER, et à Chiny, chez Madeleine GRANDJEAN.
   Catherine WALTENER, commerçante à Florenville, appartient au groupe de Chiny du Corps franc ardennais ; elle héberge des pilotes alliés, leur procure de faux papiers et fait la liaison entre les différents groupes de résistance du secteur de Chiny-Florenville-Muno et le maquis du Banel.

Catherine Waltener
( Avec l'aimable autorisation d'Annette Biazot )

   Madeleine GRANDJEAN, née KINSBERGEN, épouse d'un officier belge prisonnier en Allemagne, dirige le groupe de Chiny du Corps franc ardennais et travaille aussi pour le service de renseignements Bayard d'Adelin HUSSON.

   Walthère MARLY se réfugie chez les parents d'André HEYERMANS à Herbeumont, où il échappe de peu à une nouvelle arrestation.

  Le 15 juillet, Madeleine GRANDJEAN apprend à Pierre GEELEN que deux parachutistes britanniques – en réalité l'officier belge, Dominique POTIER, chef de la Mission Martin, et son radio canadien, Conrad LAFLEUR, ont atterri à quelques kilomètres de Chiny. GEELEN, après avoir examiné les parachutes et les harnais pour vérifier lui-même qu'il s'agit bien de parachutistes venant d'Angleterre, décide de leur porter secours.
   GEELEN rencontre POTIER à Muno et lui demande d'envoyer pour lui un message à Londres. La réponse que reçoit POTIER
, attestée par le témoignage de Gaston BIAZOT, est qu'il serait très dangereux pour lui de rester en contact avec GEELEN, et qu'il ferait mieux de le quitter. Malgré cet avertissement, POTIER décide de prendre GEELEN dans son équipe, considérant qu'il a besoin de lui, en raison de sa bonne connaissance de la région
   Georges LEFÈVRE, tenancier de l'Hôtel de la gare à Carignan, a relaté son arrestation lors de son audition par la Gendarmerie de Carignan, le 19 février 1946.
   Le 20 août 1943
, il reçoit la visite de deux civils qui lui déclarent qu'ils viennent d'être libérés de la prison de Fresnes où ils étaient détenus avec Gaspard, c'est-à-dire Armel GUERNE, et que ce dernier les a chargés de contacter Pierre et Walthère, c'est-à-dire GEELEN et MARLY, afin de s'assurer auprès d'eux que les armes parachutées dans leurs secteurs étaient toujours en lieu sûr. LEFÈVRE connaît le pseudo de Gaspard comme étant celui qui est chargé au sein de l'état-major parisien du réseau Physician-Prosper de piloter le groupe Buckmaster de Muno, mais il flaire un piège et feint d'ignorer tout. Il relève l'immatriculation de leur véhicule et se rend au Bureau des douanes de Messempré où il apprend que le véhicule en question appartient à la Police allemande.
    Le 1er septembre 1943 à 14 heures, il reçoit la visite d'Armel GUERNE qui se présente à lui comme étant Gaspard. mais GUERNE n'est pas seul, et les hommes qui l'accompagnent sont en réalité des agents de la Gestapo venus l'arrêter :

    Voyant que je refusais de parler, Gaspard m'a dit ceci : « J’ai traité avec les Allemands qui nous ont arrêtés. Ils nous promettent la vie sauve, mais il faut leur livrer les 83 dépôts d’armes du réseau en France. Le réseau de la région est le dernier à leur livrer car tous les autres sont découverts ». Gaspard a dit également  que je servais de boîte aux lettres entre lui et Pierre et Walthère, ce qui était vrai. Il leur a dit également que nous étions 11 au parachutage du 21 mai, mais que nous aurions pu être 40, et que nous avions refusé du monde. Or, ces renseignements lui avaient été fournis en tant que chef du réseau par Walthère dans un compte-rendu de parachutage ».

    Georges LEFÈVRE est emmené par les agents de la Gestapo jusquau Bois de Sachy où il est torturé, puis incarcéré à la prison de Sedan.

Georges Lefèvre
( Avec l'aimable autorisation d'Annette Biazot )

   Le lendemain 2 septembre 1943, Georges LEFÈVRE est amené à Muno pour y être confronté à Marcel GODFRIN, neveu de Joseph GODFRIN le bourgmestre de Muno, et à Gaston BIAZOT qui sont arrêtés à leur tour.

Marcel Godfrin

Gaston Biazot

( Avec l'aimable autorisation de Jonathan Godfrin et d'Annette Biazot )

   Joseph GODFRIN, qui a échappé à l'arrestation en prenant la fuite, se réfugie en Suisse, où il alerte le consulat britannique de Genève et lui demande d'en informer l'Intelligence Service.

Joseph Godfrin
( Avec l'aimable autorisation d'Annette Biazot )

   Le 3 septembre, Georges LEFÈVRE et Marcel GODFRIN guident les Allemands jusqu'au Monty où s'est déroulé le premier parachutage de la nuit du 21 au 22 mai 1943, persuadés que les armes n'y sont plus. En réalité les Allemands découvrent 5 containers qui y ont été cachés après le second parachutage du 21 juin 1943, ce que LEFÈVRE et GODFRIN ignoraient. Georges LEFÈVRE apprendra un peu plus tard de Gaston BIAZOT que les armes provernant du premier parachutage ont été découverts par les Allemands au château du Banel.
   D'abord incarcérés à la prison de Sedan, puis à celle Charleville du 3 au 15 septembre, Georges LEFÈVRE, Marcel GODFRIN et Gaston BIAZOT sont transférés à la prison de Saint-Quentin, où ils subissent de nouveaux interrogatoires.

    La Gestapo se rend également au domicile des parents d'André HEYERMANS à Herbeumont, pour les interroger sur leur fils. Arrêté en novembre 1942 et déporté sius le nom de André THIÉBAULT, les Allemands le croient toujours en liberté et le recherchent.

   Le 20 novembre 1943, ils sont transférés au camp de Compiègne, où ils retrouvent Armel GUERNE, et sont déportés en Allemagne, dans le même train d'où Armel GUERNE s'évade le 17 janvier 1944 dans le secteur d'Amagne-Lucquy, près de Rethel, dans les Ardennes.

   Les arrestations de membres du groupe Buckmaster des Ardennes ne sont sans doute pas sans lien avec la chute ultérieure du réseau Possum, dans la mesure où Pierre GEELEN et Walthère MARLY avaient été des agents SOE en activité dans ce secteur avant de passer au service de Possum, et que la Résistance ardennaise faisait passer la frontière entre la Belgique et la France à des pilotes alliés pris en charge ensuite par ce réseau d'évasion implanté dans la région de Fismes et de Reims.

   Madeleine GRANDJEAN, est arrêtée le 8 décembre 1943 et condamnée en février 1944 à 4 ans de travaux forcés par un tribunal de guerre allemand siégeant à ArlonInternée successivement dans les prisons d'Arlon et de Saint-Gilles, elle est déportée au camp de Ravensbrück, puis transférée au camp de Mauthausen et astreinte aux travaux les plus durs. Elle décéde le 20 mars 1945 lors du bombardement allié sur la gare de Amstettin en Autriche, où elle travaillait au déblaiement des voies .

   Catherine WALTENER, arrêtée le même jour que Madeleine GRANDJEAN, est condamnée en février 1944 à 2 ans de détention par un tribunal militaire allemand siégeant à Arlon. Internée dans les prisons d'Arlon, puis de Luxembourg, elle est transférée en Allemagne dans les prisons ou camps de Gottezelle, Schwabisch, Gammund, Kupferhammer près de Bautzen, Kirschau, Gommern, et Schönbeck près de Magdebourg, où elle est libérée le 11 avril 1945 par les troupes américaines. Elle rentre à Florenville le 8 mai 1945.

   Quant à Adelin HUSSON et à son fils Jules, ils seront abattus plus tard par les Allemands lors de l'attaque du maquis du Banel le 18 juin 1944, qui entraîne l'arrestation de l'abbé FONTAINE. Le corps d'Adelin HUSSON n'a jamais été retrouvé.

Les noms d'Adelin Husson et de son fils Jules tués au maquis du Banel
sont gravés sur le Mémorial ardennais de la Résistance ardennaise élevé
sur le plateau de Berthaucourt à Charleville-Mézières
( Avec l'aimable autorisation d'Annette Biazot )

   Gaston BIAZOT et Marcel GODFRIN de Muno, Georges LEFÈVRE de Carignan, sont déportés le 17 janvier 1944 au camp de concentration de Buchenwald.
   Tandis que Gaston BIAZOT est maintenu à Buchenwald, Georges LEFÈVRE est transféré au camp de Flossenbürg et Marcel GODFRIN au Kommando de Nordhausen, près de Dora,
   Ils seront tous les trois
libérés en avril 1945.



La Fête de la Libération à Muno le 26 août 1945
Gaston Biazot, Georges Lefèvre et Marcel Godfrin
( de gauche à droite, )
photographiés sous le portrait du général de Gaulle
et une banderole portant l'inscription :
 
« Enfin ! revenus - N'oublions pas !  »
( Avec l'aimable autorisation d'Annette Biazot )


Les arrestations dans l'Aube

    Les arrestations qui déciment tous les groupes du réseau Physician-Prosper au cours de de l'été et de l'automne 1943, n'épargnent pas le réseau Tinker. Benjamin COWBURN avant de quitter le département de l'Aube, en avait confié la direction à Pierre MULSANT. Il avait été ramené au Royaume-Uni au cours de la nuit du 17 au 18 septembre 1943 par un pick-up organisé par Henri DÉRICOURT.

   Dans la nuit du 15 au 16 novembre 1943
, Pierre MULSANT, recherché par la Gestapo, quitte l'Aube à son tour. il est emmené à Londres par Lysander, en compagnie de l'agent de liaison Yvonne FONTAINE, pseudo Mimi, et de Dennis BARRETT, pseudo Honoré, l'opérateur-radio du réseau.

    Après leur départ le capitaine français Maurice DUPONT, pseudo Abélard, qui avait été parachuté le 20 octobre 1943 dans la région de Troyes, est chargé de crééer un nouveau réseau, portant le nom de Diplomate. Ce réseau, appelé encore groupe Abélard-Buckmaster, prend le relais du réseau Tinker dont il récupère des équipiers et reçoit l'ordre de se tenir prêt à l'approche du Jour J, à détruire le transformateur de Creney et à saboter les voie ferrées autour de Troyes.
   Le capitaine DUPONT rassemble et forme une centaine d'hommes qui constitue le Maquis M ou Compagnie Mauritius, du nom de l'île Maurice dont il était originaire, maquis implanté dans le Nord-Est de l'Aube. Après le débarquement allié en Normandie, plusieurs centaines d'Aubois viendront s'engager dans ce maquis qui a joué un rôle important lors de la Libération de l'Aube.


Les polémiques
autour du prétendu " Pacte d'honneur "

    Aujourd'hui encore se pose la question – non totalement élucidée par les historiens – , de savoir si oui ou non en 1943, les services secrets britanniques de l'Intelligence Service aux ordres ou couverts par le gouvernement britannique, ont commandité ou laissé faire le retournement d'un ou plusieurs agents du réseau SOE Physician-Prosper, qui auraient livré aux Allemands les dépôts d'armes et sacrifié délibérément de nombreux agents britanniques, français et belges, arrêtés, torturés, déportés, dans le but d'intoxiquer le commandement allemand et de lui faire croire à un débarquement imminent à travers le Pas de Calais.

   À l'automne 1942, lorsque le major SUTTILL est venu implanter en France le réseau Physician-Prosper, l'état-major du SOE n'écartait certes pas l'eventualité d'un débarquement allié pouvant intervenir dès l'année1943, mais aucune date n'avait été avancée.
  C'est dans cette perspective que Jean WORMS et Jacques WEIL, industriels juifs, initiateurs du sous-réseau Juggler / Robin-Buckmaster, avaient constitué dans la région de Châlons sur Marne-Vitry le François, une dizaine de groupes « prêts à effectuer des actions de sabotage lorsque le Jour J sera[it] venu », et avaient organisé avec succès quatre opérations importantes de parachutage d'armes et d'explosifs, stockés à Chatelraoud, Thibie, et Loisy sur Marne.

   La question qui continue de faire problème est de savoir si un ou plusieurs des agents SOE, arrêtés au cours de l'été 1943,
ont fini par parler sous la torture et/ou ont accepté de conclure avec les chefs de la Gestapo, sur ordre des services secrets britanniques, un accord par lequel ils s'engageaient à livrer tous les dépôts d'armes et les résistants français à leur service, en échange de quoi ces derniers auraient la vie sauve, bénéficieraient du statut de prisonniers de guerre, seraient internés, et leur sécurité garantie jusqu'à la fin du conflit.

  Selon le témoignage de résistants ardennais, Armel GUERNE a exposé et justifié les termes de ce « Pacte », lorsqu'il a accompagné la Gestapo venu les arrêter, propos réaffimés ultérieurement, lorsqu'ils se sont retrouvés avec lui au camp de Compiègne avant d'être déportés en Allemagne
   
Georges LEFÈVRE a décrit les circonstances de son arrestation à Carignan, le 1er septembre 1943 : Armel GUERNE, qui dirigeait depuis Paris le groupe de Muno, lui a présenté la moitié d'un billet de dix francs, signe de reconnaissance du réseau Physician-Prosper, accompagné d'un groupe d'hommes inconnus qui étaient des agents de la Gestapo venus de Paris et de Saint-Quentin
   Dans un
rapport écrit intitulé Gaspard [ pseudo d'Armel Guerne ] et la Résistance à Muno ", retrouvé par Annette BIAZOT dans les papiers que lui a laissés son père en lui demandant de ne les ouvrir qu'après sa mort, Gaston BIAZOT relate que, lorsqu'il a été arrêté en même temps que Marcel GODFRIN, le 2 septembre 1943, et qu'ils ont été confrontés à Georges LEFÈVRE, les Allemands leur ont déclaré : « Nous en savons plus que vous ; inutile de nier ; vous ne serez pas fusillés ; c'est un arrangement de nos services avec les Anglais ». Selon lui, les Allemands connaissaient tout : les dates, le nombre de parachutages et des containers, leur contenu, le nombre de participants et même les endroits où étaient cachées les armes, en particulier le dépôt du maquis du Banel 
   Lorsque Georges LEFÈVRE, Marcel GODFRIN et Gaston BIAZOT ont retrouvé Armel GUERNE au camp de
Compiègne , celui-ci leur a déclaré qu'il avait parlé pour épargner des vies humaines, que les Allemands lui avait promis de ne fusiller personne à condition de trouver les dépôts d'armes, et que les résistants arrêtés seraient considérés comme des militaires et placés dans un camp spécial.
 
   Selon
son propre témoignage et sa biographie établie par par Charles LE BRUN, après son arrestation à Paris, Armel GUERNE a été interné à Fresnes le 1er juillet 1943, et maintenu au secret pendant quatre mois dans la cellule 311, avant d'être transféré au camp de Compiègne en novembre 1943. Il a été déporté à Buchenwald le 17 janvier 1944, mais il est parvenu à s'évader du train à Faux dans le département des Ardennes.
   Le nom d'Armel GUERNE
ne figure pas sur la liste du convoi parti de Compiègne le 17 janvier et arrivé à Buchenwald le 19 janvier 1944, qui a été publiée dans le Livre-Mémorial des déportés de France. Mais on n'y trouve pas non plus le nom d'un autre évadé, André GUERRE, membre du groupe Robin-Buckmaster de Vitry le François. La liste nominative établie au départ ce convoi n'ayant jamais été retrouvée, nous ne disposons en effet que de la liste ètablie à l'arrivée à Buchenwald. André GUERRE a témoigné après la guerre et raconté comment il s'est réfugié dans une petite maison et y a été hébergé par Monsieur CUIF, propriétaire d'une ferme confisquée par un chef de culture allemand, et comment il a été ensuite pris en charge par un contrôleur de la SNCF, amené à la lampisterie de la gare d'Amagne-Lucquy, puis embarqué dans un wagon serre-frein d'un train de messageries qui l'a déposé à 5 heures du matin en gare de La Villette.

   
Gaston BIAZOT, Marcel GODFRIN et Georges LEFÈVRE, dans une lettre collective datée du 16 janvier 1944 qu'ils ont pu faire parvenir clandestinement depuis le camp de Compiègne à leurs familles, y déclaraient qu'ils y avaient retrouvé Gaspard, alias Armel GUERNE, et que ce dernier faisait partie du convoi qui devait les emmener le lendemain « à l'Est de la France ou en Allemagne ».  À leur retour de déportation, ils ont confirmé la présence de GUERNE dans le convoi du 17 janvier 1944.

   L'historien ardennais
Philippe LECLER a établi que le convoi s'est bien arrêté dans la soirée du 17 janvier 1944 sur le territoire de la commune de Faux, près d'Amagne-Lucquy, qu'il y a bien eu plusieurs évasions, que deux déportés évadés ont été abattus, et que la description que fait GUERNE de son évasion correspond bien à la configuration des lieux. Il a également recueilli le témoignage de la fille de Monsieur et Madame ROUVENACH, gardes-barrière à Amagne-Lucquy, chez qui GUERNE a trouvé refuge, et qui lui ont fourni des vêtements et des faux-papiers, avant de le confier aux cheminots du dépôt d'Amagne- Lucquy, qui l'ont caché dans un wagon postal dont la destination était Paris.

   Toujours selon son propre témoignage,
Armel GUERNE est revenu à Paris déguisé en cheminot sous le nom de Monsieur PLANCHE et s'est caché chez Albert NIZET, un libraire belge de la rue Dauphine. En mars 1944, il a repris du service dans le réseau d'évasion Bourgogne qui l'a chargé de convoyer vers l'Espagne une dizaine d'aviateurs alliés. Il s'est rendu à Gibraltar, d'où il a été amené par avion en Angleterre. Il y a été interné pendant six mois au centre d'interrogation de Patriotic School, puis au camp spécial et secret d'Oratory School.
   Remis en liberté
en octobre 1944, il a donné des cours à l'Alliance française et à l'Institut français du Royaume-Uni, et il a eu une liaison avec Marie-Thérèse WOOG, pseudo  Maïthé, une pianiste juive, ancienne agent SOE du réseau Jockey implanté dans la Drôme.
   Rentré en France
le 30 mai 1945, il s'est installé près de Marmande, sous le nom de Monsieur ARNAUD, et a rencontré Georges BERNANOS dont il est devenu l'ami.

   Inculpé en 1946 d'atteinte à la sécurité extérieure de l'État par la Cour de Justice de la Seine, Armel GUERNE a bénéficié d'un non lieu et l'affaire a été classée le 23 juin 1947.

   Son épouse, Jeanne, l'a quitté à son retour de déportation, mais est restée en relation avec lui. Elle est devenue la secrétaire de BERNANOS et a aussi apporté son aide au Chanoine OSTY dans sa traduction de la Bible. 

   Francis John SUTTILL, après avoir effectué de longues recherches, a acquis la certitude que son père, Francis SUTTILL, chef du réseau Physician-Prosper, qui a été déporté à Sachsenhausen en septembre 1943 et qui a été fusillé par les SS le 23 mars 1945, n'a pas trahi bien qu'ayant été sauvagement torturé.
   Selon lui, il est temps d'en finir avec ce prétendu « pacte d'honneur », inventé par l'écrivain britannique Barry WYNNE, dans un roman publié en 1959 chez Corgi, Count five and die, qui ne s'appuie sur aucune preuve historique, mais qui a été repris par d'anciens agents du SOE « pour détourner l'attention de leur propre collaboration », semant le trouble dans les familles des résistants français qui ont travaillé pour le réseau Physician-Prosper et dont le sacrifice est insidieusement discrédité par de fausses histoires et des insinuations.

   De son côté, un survivant de l'état-major de Physician-Prosper, Jacques BUREAU, co-fondateur avec Charles DELAUNAY du Hot Club de France avant-guerre, qui a été lui-même arrêté et déporté, s'est attaché à réhabiliter la mémoire des chefs de Physician-Prosper dans un ouvrage publié en 1992 chez Robert Laffont, Un soldat menteur, puis dans un entretien publié dans la revue Historia en août 1999.

   D'une part, Jacques BUREAU y déclare qu' Henri DÉRICOURT était bien un agent double qui faisait parvenir aux services de renseignements nazis le courrier du réseau.
   Devenu après la guerre pilote à la Postale puis chez Air France, Henri DÉRICOURT a été arrêté par les autorités françaises en novembre 1946. Le major Nicholas BODINGTON est venu témoigner à son procès, qui n'a eu lieu qu'en juin 1948. Au cours de ce procès, BODINGTON a confirmé que DÉRICOURT avait bien été au service de la section française du SOE, et qu'il avait agi sous ses ordres. Il a couvert son action, et grâce à son témoignage, Henri DÉRICOURT a été acquitté.
   Après son procès, DÉRICOURT a poursuivi une vie d'aventurier qui l'a conduit à devenir pilote d'une compagnie aérienne privée laotienne soupçonnée d'être impliquée dans le trafic de drogue, et a disparu lors d'un crash survenu le 20 novembre 1962 .

   D'autre part, Jacques BUREAU affirme sa conviction que ni Francis SUTTIL, ni Gilbert NORMAN, ni Armel GUERNE n'ont trahi. Selon lui, ils ont été délibérément sacrifiés par les chefs de l'Intelligence Service qui les ont livrés aux Allemands en leur demandant de jouer le rôle de traîtres, de « soldats menteurs », afin d'intoxiquer le Haut commandement militaire allemand et de lui faire croire à la véracité d'un débarquement allié à travers le Pas de Calais en septembre 1943.
  Selon lui, L'objectif de l'Intelligence Service était à la fois d'intoxiquer les services secrets allemands, d'aiguiser la rivalité entre les services de renseignements de la Wehrmacht et les services de renseignements de la Gestapo, de fixer le maximum de troupes allemandes le long des côtes du Pas de Calais pendant que les Alliés débarquaient en Sicile, de marginaliser les réseaux de la France libre, et de donner des gages à Staline qui réclamait avec insistance l'ouverture d'un second front à l'Ouest de l'Europe.
   Il fallait donc à la fois mettre en alerte maximale les réseaux et les groupes de résistance en France, multiplier les parachutages et les dépôts d'armes, ce que la résistance communiste ne manquerait pas de signaler aux Soviétiques, et en même temps fournir aux services de renseignements allemands des informations fiables et vérifiables sur les réseaux SOE opérant en France, et les mettre sur la piste de dépôts d'armes, quelles que soient les conséquences désastreuses que cela ne manquerait pas d'avoir pour les agents opérant en France et pour les résistants français qui avaient accepté de se mettre à leur service.

   Pour Francis John SUTTILL, il est clair que contrairement à ce qu'affirme Jacques BUREAU, Gilbert NORMAN, l'opérateur-radio de Physician-Prosper, qui connaissait bien l'organisation mise en place par son père, Francis SUTTILL, y compris la localisation des dépôts d'armes, a accepté presqu'immédiatement après son arrestation, de coopérer avec les Allemands.

   Les rivalités et les conflits de pouvoir, qui ont opposé le SOE et l'Intelligence Service pendant la 2e guerre mondiale, ont aussi contribué à alimenter la thèse fumeuse d'un complot, par lequel le démantèlement du réseau Physician-Prosper aurait été plus ou moins programmé par l'Intelligence Service afin de faire apparaître l'incompétence du SOE et de son chef, Maurice BUCKMASTER, et d'obtenir que le SOE soit placé directement sous sa tutelle, et que sa direction en soit confiée à Nicholas BODINGTON.

   Ce qui est certain, c'est que BODINGTON, contesté au sein de l'état-major du SOE après la découverte de ses affabulations concernant l'importance du réseau Carte et ses explications jugées suspectes de l'arrestation du radio NORMAN, en fut écarté.
   Il a été parachuté au cours de la nuit du 10 au 11 juillet 1944 en Champagne, dans la région de Troyes, à la tête d'une équipe Jedburgh dans le cadre de la Mission PedlarColporteur ), destinée à préparer l'arrivée des Alliés dans la Marne. Il s'est installé à Saint-André-les-Vergers et il a tenté de prendre contact avec les groupes de Résistance du Sud-Marnais.
   Le 12 août 1944 au Château de La Cordelière dans l'Aube, il a assistééà une réunion à laquelle ont participé les chefs de la Résistance auboise et le capitaine DUPONT, chef du groupe Abélard-Buckmaster et des commandos « M »..
   Ne parvenant pas à prendre contact avec la Résistance marnaise dans le secteur de Sézanne-Épernay, il installa son poste de commandement à Bouzy, à l'insu de la Résistance marnaise qui ne découvrit sa présence qu'à la mi-août 1944., puis le transféra à Montier en Der en Haute-Marne

   Il est vrai aussi que dans la Marne et en Ardenne, au cours de l'été 1943, les dépôts d'armes sont bien tombés entre les mains des Allemands, et les résistants qui s'étaient mis au service des groupes SOE Buckmaster ont été arrêtés, torturés, déportés.
   Beaucoup ont eu l'horrible sentiment d'avoir été trahis.
   Ceux qui sont rentrés de déportation se sont tus, ou on ne les a pas entendus, ou on les a persuadés que leur sacrifice avait bien servi la cause alliée.
   Un des objectifs de ce dossier est de faire renaître le souvenir de ces résistants de l'ombre, trop méconnus ou oubliés, parfois suspectés après la guerre de s'être mis au service de réseaux britanniques par des vichysto-résistants transformés en ardents gaullistes de la première heure, ou par des résistants de la dernière heure ou du lendemain, qui ont cherché à confisquer la mémoire résistante.


Le bilan de la répression qui a frappé
les chefs du réseau SOE Physician-Prosper

   Tous les membres de l'état-major parisien du réseau Physician-Prosper ont été transférés dans des prisons et des camps en Allemagne et, à la fin de la guerre, exécutés dans des conditions abominables, fusillés, pendus à des crochets de boucher, gazés, morts par injection.
   
    Les agents SOE Jack AGAZARIAN, Andrée BORREL, Pierre GEELEN, Noor INAYAT KHAN, Gilbert NORMAN, Sonia OLSCHANEZKY, Francis SUTTILL et Jean WORMS ont tous été pendus, fusillés ou exécutés dans les prisons ou les camps de concentration de l'Allemagne nazie.

   Francis SUTTILL a été fusillé ; Gilbert NORMAN a été pendu.

   Déporté à Buchenwald le 5 août 1944, Pierre GEELEN, a traversé la Champagne où le train qui le conduisait en Allemagne a été bombardé aux environs de Châlons-sur-Marne et mis hors d'usage. C'est en camion qu'il a été acheminé à Verdun, Metz, puis Sarrebrück, puis à nouveau en train jusqu'à Buchenwald où il a été exécuté par strangulation, le 10 septembre 1944, suspendu par le cou à un crochet scellé dans le mur du four crématoire.

   Revenue à Paris, alors que Jacques WEIL s'était réfugié en Suisse, Sonia OLSCHANEZKY y a dirigé ce qui restait du sous-réseau Juggler.
   Le 20 janvier 1944, elle a été contactée par l'agent Clothaire, qui s'est présenté à elle en disant qu'il était envoyé par Londres pour l'aider à rétablir la liaison avec le SOE qu'elle avait perdue.
   Le 21 janvier 1944, elle a été arrêtée et internée à Fresnes, où elle a retrouvé Andrée BORREL.
   Elles ont toutes les deux été transférées à la prison de Karlsruhe le 13 mai 1944, puis amenées le 6 juillet 1944, avec deux autres femmes agents du SOE, au camp de Natzweiler-Struthof, où elles ont été exécutées par injection dans le bloc du crématoire. Leurs cadavres ont été immédiatement brûlés dans le crématoire.

    Noor INAYAT KHAN, transférée elle aussi à la prison de Karlsruhe, a été emmenée au camp de Dachau avec trois autres agents féminins du SOE et exécutée en même temps qu'elles par les SS le 12 septembre 1944.

   Peter CHURCHILL arrêté à Saint Joroz près d'Annecy le 16 avril 1943, a été interné et torturé à Fresnes, puis il a été déporté, mais n'a pas été exécuté, sans doute parce qu'il a réussi à faire croire aux Allemands qu'il était un neveu du Premier ministre britannique.

   Jean WORMS a été déporté à Auschwitz, puis transféré à Flossenbürg où il a été pendu par les SS le 29 mars 1945, en même temps que douze autres agents SOE dont faisait partie le radio Jack AGAZARIAN.

   Yvonne et Bernard de LA ROCHEFOUCAULD ont été déportés en Allemagne en janvier 1944. Le comte a été exécuté à Flossenbürg le 4 juin 1944. La comtesse, déportée le 30 janvier 1944 à Ravensbrück, a survécu à la déportation .

   Selon le Livre-Mémorial de la Fondation pour la mémoire de la déportation, Jeanne GUERNE, l'épouse d'Armel GUERNE, a été déportée à Ravensbrück le 31 janvier 1944. Elle y a reçu le matricule n° 27 168, puis elle a été transférée au kommando de Helmbrechts en Bavière, rattaché au camp de Flossenbürg, où les femmes travaillaient pour l'usine de tissus Josef Witt. Elle a survécu à la déportation. Elle figure aussi sur la liste des déportées du Kommando d'Hollenschein publiée en 1947 dans l'ouvrage de Catherine ROUX, Triangle rouge, où elle est citée à plusieurs reprise comme ayant fait partie de la Strassenkolonne, affectée aux travaux les plus durs à l'extérieur, où étaient envoyées les « fortes têtes ».


Le parcours de Jacques Weil
en Suisse et en Franche-Comté

   Selon Charles WIGHTON, son biographe, qui déclare s'appuyer sur les souvenirs de l'ancien chef de Juggler recueillis après la guerre, Jacques WEIL dès son retour en Suisse en août 1943, se présente à la légation britannique de Berne et prend contact avec les représentants de l'Intelligence Service qui lui demandnt de rédiger des rapports sur la Résistance en France et la chute du réseau Physician-Prosper.

    Puis il est chargé d'élaborer un
plan visant à faire passer en France le moment venu, c'est-à-dire à la veille du débarquement allié, les troupes françaises qui, en juin 1940, avaient été désarmées et internées en Suisse où elles étaient passées pour échapper aux Allemands avec lesquels le gouvernement de Vichy venait de signer un armistice. L'objectif est de les amener à se joindre aux forces armées de la résistance franc-comtoise, afin d'attirer des troupes allemandes et de les retenir sur les hauts-plateaux du Jura.

   En décembre 1943, WEIL retourne en France et prend contact avec le chef d'un groupe de résistance de la région de Dôle et de Champagnole.

   
À partir du début de l'année 1944, WEIL fait de fréquentes allées et venues entre la Suisse et la France où il noue des contacts avec les groupes de résistance, repère des terrains de parachutage et des caches pour les dépôts d'armes. À chaque fois, il franchit la frontière grâce à la complaisance de douaniers helvétiques.

    C'est lors d'une de ses tournées en Franche-Comté qu'il est
arrêté à Lons-le-Saunier par la Feldgendarmerie. Porteur de faux-papiers, il est emmené et interrogé, mais il parvient grâce à sa connaissance parfaite de l'allemand à bluffer les policiers qui le remettent en liberté.
    Les Allemands ayant ramené des troupes le long de la frontière franco-suisse, le plan de transfert en France de soldats français détenus en Suisse est abandonné, et WEIL se retire chez lui à Lausanne..
    Au moment du débarquement allié, il retourne en Franche-Comté et participe aux combats de la Libération aux côtés des Forces françaises de l'intérieur au sein desquelles il aurait reçu le grade de commandant, puis il fournit d'utiles renseignements aux détachements de la 1ère Armée française qui libèrent Montbéliard et Belfort.

   En octobre 1944, Jacques WEIL, accusé d'avoir violé la neutralité suisse, est arrêté par la police helvétique chez lui à Lausanne, détenu en garde à vue pendant de longues semaines à la forteresse de Biel, où il est soumis à de nombreux interrogatoires sur son activité en France et en Suisse.
   Remis en liberté sur parole, ce n'est qu'
en avril 1946 qu'il est traduit devant le tribunal militaire de Neufchâtel . Il est déclaré coupable de service militaire à l'étranger [ en France ] , d'actes d'hostilité contre un belligérant et d'espionnage au détriment d'une puissance étrangère [ l'Allemagne nazie ], condamné à 6 mois d'emprisonnement , mais la sentence est suspendue sous condition de bonne conduite pendant 3 ans.

   Jacques WEIL a quitté la Suisse pour venir s'installer à Paris où il a créé une société d'import-export., redevenant un important homme d'affaires.

    Le 7 novembre 1947, une attestation d'appartenance aux Forces française combattantes lui est remis, pour les services accomplis comme Agent P2 du groupe Robin-Buckmaster, du 1er novembre 1942 au 30 septembre 1944, en qualité de chef de mission de 1ère classe, avec le grade correspondant homologué par la Commission nationale d'homologation de lieutenant-colonel à titre fictif.

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