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De la lutte clandestine à la libération
du département de la Marne

Jean-Pierre HUSSON,
La Marne et les Marnais à l'épreuve de la Seconde Guerre mondiale
Presses universitaires de Reims, tome 1, 2ème édition, 1998, pp. 257-273.

L'unification de la résistance marnaise

Les parachutages

L'application du plan Vert, du plan Violet et du plan Paul

Le développement et l'activité des maquis

Le rôle des Jedburghs

Les journées libératrices
et le bilan de l'action résistante dans la Marne

 

 

L'unification de la résistance marnaise

   L'unification et le découpage de la résistance en régions structurées sur le même modèle, furent réalisés d'abord en zone sud, en mars 1943, grâce à l'action de Jean MOULIN qui poussa à la fusion des trois principaux mouvements, au sein des Mouvements unis de résistance ( MUR ) et de leurs organisations militaires, au sein de l'Armée secrète.
    L'unification de la zone nord fut plus difficile à réaliser. En avril 1943, les représentants civils et militaires de l'OCM, CDLR, CDLL et Libération-Nord décidèrent, sans le Front national de lutte pour l'indépendance de la France qui souhaitait conserver son autonomie, de découper la zone nord en six régions et, à l'intérieur de chacune d'entre elles, d'en attribuer l'organisation et le commandement militaires des FFI au mouvement qui y était le plus solidement implanté.
   La première réunion plénière du Conseil national de la résistance ( CNR ) où siégeait désormais le Front national, en mai 1943, marqua une étape importante vers l'unification de la résistance en zone nord 1 ).

   Ce fut à cette époque que fut constitué à Reims un comité départemental de coordination des mouvements de résistance.
   Y siégeaient deux représentants de CDLR-Armée secrète, le colonel COPP ( 2 ) et Henri BERTIN, deux représentants de Libération-Nord, Charles GUGGIARI et Raymond GUOT, un représentant du Front national et un représentant des Francs-tireurs et partisans ( FTP ) dont les noms ne sont pas cités mais qui devaient être vraisemblablement Noël VINATY et Marcel MÈJECAZE 3 ).
   Cette initiative rémoise, qui visait à faire de Reims la capitale de la résistance marnaise, contribuait à perpétuer la vieille rivalité opposant la ville des sacres à Châlons-sur-Marne.
   Ce comité provisoire fut le premier embryon du futur Comité départemental de libération nationale ( CDLN ), mais il fut démantelé par la vague d'arrestations de la fin de 1943 et du début de 1944.

   Le département de la Marne faisait partie de la Région C dont la délimitation donna lieu à d'interminables discussions qui ne furent définitivement tranchées qu'à la veille du débarquement de Normandie.
   Elle comprenait alors les huit départements du nord-est de la France : la Marne, seul département situé en zone occupée ; les Ardennes, la Meuse, la Meurthe-et-Moselle, les Vosges, situés en zone interdite ; la Moselle, le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, situés en zone annexée.
   La Marne constituait avec la Meuse la sous-région C1.

   En novembre 1943, le commandement militaire de la Région C avait été attribué à CDLR dont le chef militaire était Pierre ARRIGHI ; mais ce dernier ayant été arrêté par la Gestapo, il fut remplacé par Gilbert GRANDVAL 4 ).
    Affecté auparavant à l'État-major parisien des FFI, le colonel GRANDVAL y avait acquis auprès de ROL-TANGUY représentant des FTP, « une bonne connaissance des différents rouages de la Résistance militaire et de l'action immédiate » 5 ).
   Sa nomination à la tête des FFI de la Région C intervenait au moment même où débutait la vague d'arrestations qui désorganisa la résistance marnaise.
   Il lui fallut « renouer les fils » dans la Marne avec l'aide du Délégué militaire régional ( DMR ), André SCHOCK, qui assurait la liaison avec l'État-major FFI de Londres et avec le Bureau des opérations aériennes ( BOA ).
   Mais en janvier 1944, SCHOCK fut arrêté à Paris par la Gestapo à la suite d'une trahison, et il fallut rétablir les liaisons avec Londres, tandis que GRANDVAL allait cumuler désormais à la tête de la Région C, cas unique dans la zone nord, les fonctions de chef des FFI et de DMR 6 ).

   En février 1944, sur les conseils d'André SCHNEITER, responsable BOA-CDLR du secteur de Reims depuis le départ de BERTIN, le colonel GRANDVAL confia le commandement des FFI de la Marne au Commandant BOUCHEZ de CDLR, qui fut un chef départemental contesté au sein de la résistance marnaise 7 ).
   Après la guerre, GRANDVAL formula sur ce choix un certain nombre de réserves et
de regrets8 ).
   Le capitaine André SCHNEITER et le capitaine Pierre SERVAGNAT, responsables CDLR, respectivement des secteurs de Reims et d'Épernay, furent nommés adjoints du chef départemental.
   À Châlons-sur-Marne, le chef des FFI était le lieutenant Raymond LAVILLATTE.
   Quant au commandant DERRIEN, chef militaire départemental de CDLL depuis l'implantation de ce mouvement dans le département, il fut chargé par GRANDVAL de superviser les deux départements des Ardennes et de la Marne.

   C'est à la même époque que fut véritablement constitué le Comité départemental de libération nationale ( CDLN ) de la Marne.
   La plupart des responsables départementaux qui siégeaient dans le comité de coordination formé en mai 1943 ayant été arrêtés ou ayant dû quitter la Marne, il fallut en renouveler la composition.
   Le 8 février 1944, furent désignés initialement pour y siéger, :
   -  deux responsables de la CGT, Michel SICRE et Jean-Marie DOCQ, ;
   -  Pierre BOUCHEZ de CDLR, ;
   -  Edmond FORBOTEAUX et Robert DUTERQUE de Libération-Nord, ;
   -  Noël VINATY et Georges DOMPMARTIN du Front national 9 ).

   Michel Sicre, membre du Front national arrivé dans la Marne en novembre 1943, qui y siégeait au titre de la CGT, en fut élu président.
C'était un militant communiste, originaire de l'Ariège, qui avait été avant-guerre secrétaire du syndicat CGTU de la société des Transports en commun de la région parisienne, ancêtre de la RATP 10 ). En 1942, il avait organisé le Front national en Franche-Comté, dans la Haute-Saône, le Jura, le Doubs et le Territoire de Belfort 11 ).
   Des délégués du CDLN furent désignés ultérieurement dans chaque canton.

   Le 25 mars 1944, l'État-major de GRANDVAL achevait de rédiger l'instruction numéro 1, qui fut envoyée au commandant BOUCHEZ, un document de dix-sept pages, qui donnait l'ordre impératif de réserver une place à un FTP lors de la constitution de l'État-major départemental, et qui énumérait les tâches à accomplir :

   Nous y exposons ce que doit être d'une part l'action immédiate : perturbation des transports et de la production, recherche et châtiment des traîtres, intervention contre les troupes, et d'autre part l'action au jour J : neutralisation des voies de communication ( voie ferrées, routes principales, canaux ), attaque des moyens de transport, attaque directe contre l'armée ( postes de commandement, moyens de liaisons, dépôts de toute nature, système de repérage aérien, positions de DCA, aérodromes, troupes en général ), protection des ouvrages d'art et de toutes les installations industrielles pouvant servir aux armées alliées et constituant une partie du patrimoine français que l'ennemi pourrait essayer de détruire.
   Quant à l'action insurrectionnelle, elle vise essentiellement à assurer l'élimination en quelques heures de tous les fonctionnaires dépendant de Vichy et leur remplacement, ceci afin de présenter aux autorités alliées un appareil administratif fonctionnant normalement et issu de la volonté de la France résistante, de sorte que celles-ci se trouvant placées devant un fait accompli devront bien renoncer à implanter l'AMGOT 12 )
.
   L'insurrection vise également à permettre en quelques jours la répression de la trahison selon les méthodes légales de justice révolutionnaire.
   Tout cela doit être fait en coordination étroite avec le Comité de Libération et avec le représentant du NAP 13 ).

   Pour appliquer ces instructions, il fallait des armes, et le problème des parachutages revêtit donc une importance capitale.


Les parachutages

   En ce qui concerne les parachutages, les témoignages des uns et des autres divergent.
   D'une part, les rapports rédigés à la libération par les différents mouvements laissent entendre que la résistance marnaise aurait manqué d'armes 14 ), en particulier celui du commandant BOUCHEZ, daté du 25 septembre 1944, qui fait état d'« un armement notoirement insuffisant, en raison des prises faites [ par les Allemands ] en décembre 1943 et du petit nombre de parachutages reçus » 15 ).
   D'autre part, le chef régional des FFI, le colonel GRANDVAL assure que « la Marne bénéficia d'un assez grand nombre de parachutages » et qu'elle fut le « département le mieux pourvu en armes et en explosifs » au sein de la Région C 16 ).

   Les parachutages
dans la Marne en 1943-1944 s'effectuèrent d'abord directement sous la direction de Michel PICHARD, chef régional du BOA, puis par l'intermédiaire d'un officier opérateur, fonction assumée successivement par François DELIMAL, Henri COLONNA de GIOVELLINA, René COLLIN et enfin par Christian LONGETTI, tous membres de CDLR.
   Arrêté en mars 1944, DELIMAL s'est suicidé en avalant du cyanure, tandis que COLLIN, arrêté en juin 1944, est mort en déportation.

   Jusqu'en septembre 1943, PICHARD a assumé entièrement et directement, en liaison avec Londres, les opérations aériennes concernant la Marne et l'ensemble des départements des Régions C et D.
   À partir de cette époque, il fut placé sous l'autorité du DMR, poste que GRANDVAL cumulait avec celui de chef régional des FFI de la Région C.
   Selon GRANDVAL, PICHARD qui avait été jusqu'alors « le patron » sans partage des opérations aériennes, « admit difficilement cette subordination » :

   Il me fut impossible de coordonner son action avec la mienne.
   Je ne parvins pas à obtenir l'inventaire du matériel reçu et ne pus, de ce fait, remplir vis-à-vis des FFI la mission impartie au DMR.
   Certes, les armes étaient distribuées, mais elles l'étaient à la seule initiative de l'Officier chef des opérations
[ Pichard ], ce qui n'était pas normal puisqu'en fonction même des directives du BCRA [ Bureau central de renseignement et d'action de la France libre ] , sa compétence était strictement limitée aux questions d'opérations aériennes : atterrissages et parachutages.
   Ces difficultés qui s'étaient manifestées avec le plus d'acuité dans la Marne, département le mieux pourvu en armes et en explosifs, y furent aplanies lorsque, après le départ de Pichard, Christian Longetti y acquit une autonomie qui me permit de m'entendre directement avec lui 17 ).

   En 1979, Michel PICHARD a dressé un bilan des recherches effectuées sur les opérations BOA dans la Marne 18 ).
   Près d'une centaine de terrains y auraient été homologués par le BOA, dont la moitié dans la région d'Épernay contrôlée par SERVAGNAT, et sur laquelle furent concentrées près des deux tiers des opérations aériennes concernant le département de la Marne.
   Mais beaucoup de ces terrains homologués n'ont jamais été utilisés, ou n'ont été utilisés qu'une seule fois, ou n'ont connu que des échecs.
   Les causes de ces échecs qui n'ont pas toujours pu être déterminées, pouvaient être très variées : opération annulée au dernier moment ; mauvaise visibilité liée à des intempéries ; tirs de la Flak ( défense antiaérienne allemande ) ; absence de réception ; avion ne parvenant pas à trouver le terrain ; ou encore ennuis mécaniques.
   Les parachutages réussis correspondaient à un nombre de containers très variable mais qui excédait rarement quinze.

BOA - Marne
( 1943 - 1944 )
Nombre d'opérations
Succès
Échecs
Taux de réussite
Mai 1943
3
0
3
0 %
Juin 1943
8
2
6
25 %
Juillet 1943
10
5
5
50 %
Août 1943
15
14
1
93 %
Septembre 1943
7
4
3
57 %
Octobre 1943
14
3
11
21 %
Novembre 1943
10
2
8
20 %
Décembre 1943
1
0
1
0 %
Janvier 1944
0
0
0
-
Février 1944
3
2
1
66 %
Mars 1944
15
9
6
60 %
Avril 1944
4
2
2
50 %
Mai 1944
4
3
1
75 %
Juin 1944
0
0
0
-
Juillet 1944
1
0
1
0 %
Août 1944
5
3
2
60 %
Septembre 1944
0
0
0
-
TOTAL
100
49
51
49 %

   Selon PICHARD, de mai 1943 à septembre 1944, une centaine d'opérations aériennes, essentiellement des parachutages, ont donc été tentées au-dessus ou sur le territoire de la Marne, avec un taux de réussite d'environ 50  %.
   On peut rapprocher ces chiffres de ceux retenus par André AUBERT qui a recensé lui aussi une centaine d'opérations, mais avec un taux de réussite sensiblement plus élevé atteignant 60 %.
   André AUBERT précise que les containers de 12 parachutages ont été pris par les Allemands, et que 14 réceptions ou évacuations d'agents ont été effectuées sur le territoire de la Marne ( 19 ).
   Ces parachutages étaient destinés à fournir à la résistance des armes et des explosifs qui étaient réceptionnés, convoyés et cachés dans des dépôts d'armes, la plus grande partie devant être stockée dans l'attente du débarquement allié.
    Il y eut aussi des parachutages d'argent, qui donnèrent lieu parfois à de mystérieuses polémiques, jamais élucidées. Ce fut le cas en particulier de l'opération effectuée sur le terrain Honolulu dans la nuit du 30 au 31 mai 1944, opération pour laquelle le BCRA avait annoncé un envoi de 17 750 000 francs correspondant au budget de juin des Régions C et D. 
   GRANDVAL écrit au sujet de ce parachutage :

   On m'avait annoncé 17 750 000 francs mais l'équipe de réception ne me remit que 11 500 000 francs dont 6 000 000 pour la Région C et 5 500 0000 pour la Région D.
    Jamais on n'est parvenu à savoir ce qu'il était advenu des 6 250 000 francs manquants ( 20 ).

   Près des deux tiers de ces opérations ont eu lieu durant la seconde moitié de 1943.
   Alors qu'on aurait pu s'attendre à une intensification des parachutages à l'approche du débarquement allié, on constate au contraire qu'à partir d'avril 1944, leur nombre faiblit et se tarit : aucune opération en juin, une seule en juillet et qui échoua, quatre seulement en août, à l'époque de la libération du département.
   Après la guerre, PICHARD s'en étonna d'autant plus que dans les autres régions, au cours des deux semaines qui précédèrent l'arrivée des troupes alliées, le BOA avait effectué des « parachutages de nuit intensifs », et il rendit GRANDVAL responsable de « cette pénurie de parachutages dans la Région C ».
   Selon lui, GRANDVAL « non content de truster les fonctions de Chef des FFI et de DMR, avait entrepris d'exercer celle d'Officier Régional d'Opérations Aériennes », une fonction pour laquelle il n'avait pas reçu de formation, et dont il n'avait aucune expérience pratique.
   PICHARD lui reprocha de ne pas avoir suffisamment soutenu les demandes formulées par l'officier départemental LONGETTI, et de ne pas avoir usé de son influence et de son autorité pour faire intensifier les parachutages dans la Marne et dans l'ensemble de la Région C.
   S'il ne l'a pas fait, expliqua PICHARD, c'est que GRANDVAL s'était entièrement concentré sur un projet, que lui PICHARD considérait irréaliste, d'opération de jour de grande envergure dans les Vosges.
   Grandval aurait donc privilégié ce projet qui dut finalement être abandonné au dernier moment, au détriment des parachutages de nuit 21 ).

   En août 1944, GRANDVAL fit parvenir au général KŒNIG commandant en chef des FFI, une lettre dans laquelle il déplorait que ses « appels réitérés pour obtenir des armes » n'aient pas été pris en considération, ce qui limita l'action de la résistance et l'obligea à attendre l'arrivée des troupes américaines pour mener à leur terme des opérations qu'elle aurait pu conclure seule si elle avait été suffisamment armée :

   Ce manque de moyens a paralysé les opérations de harcèlement prévues dont l'efficacité pouvait être considérable ; il a également interdit la réalisation de plans comportant entre autres la libération du massif de l'Argonne [...] et de certaines villes telles que Reims 22 ).

   Après la guerre, GRANDVAL admit que la Région C avait manqué d'armes ou les avait reçues trop tard :

   Les Forces Françaises de l'Intérieur, équipées, armées et encadrées trois mois plus tôt [...] auraient pu, dans cette région C stratégiquement capitale, mener une action déterminante.
   Encore eut-il fallu qu'Anglais et Américains fussent décidés à ne pas contrecarrer l'action du général de Gaulle et ne soupçonnassent pas,
à l'instar de certains membres du BCRA, la plupart des résistants d'être communistes 23 ).

   Cette polémique montre combien ont pu être vives les tensions opposant les responsables de la résistance placés à tous les échelons de commandement, pendant et après la guerre.
    C'est que la question des parachutages et de la dotation en armes des différents groupes de résistance à la veille de la libération, constituait bien sûr un enjeu tout à fait essentiel, qui entama d'ailleurs la solidarité et la cohésion de la résistance marnaise, et fit resurgir des réflexes de défiance mutuelle.
   N'était-il pas dangereux de fournir des armes aux groupes constitués de communistes, de socialistes, de syndicalistes ?
   C'est la question que n'ont pas manqué de se poser certains chefs de la résistance,
à commencer par le commandant BOUCHEZ, président du Groupement interprofessionnel des syndicats patronaux de la région de Reims, qui avait affronté les syndicats et les partis marxistes à l'époque du Front populaire.
   De la même façon, au Front national, chez les FTP, à Libération-Nord, la rumeur courait selon laquelle, le chef départemental des FFI donnait comme consigne à ses amis de bien conserver les armes pour après la guerre, car ils risquaient d'en avoir besoin pour s'opposer aux communistes 24 ).


L'application du plan Vert, du plan Violet et du plan Paul

   Parmi les différents plans d'action de l'État-major interallié qui devaient être appliqués au moment du débarquement, trois concernaient plus particulièrement le département de la Marne qui occupait une position stratégique importante sur l'axe reliant le littoral normand à l'Allemagne : le plan Vert, le plan Violet et le plan Paul.

   Le plan Vert visait à neutraliser les voies ferrées de façon à empêcher, sinon à ralentir, l'acheminement des renforts allemands vers les plages du débarquement.
   Des équipes devaient être constituées, prêtes à exécuter les sabotages aux points indiqués, à un signal donné par la BBC qui correspondait à des « phrases d'alerte » puis à des « phrases de déclenchement » déterminées à l'avance.
   Chaque équipe était chargée d'un objectif identifié par un numéro d'ordre.

   Le plan Vert incluait également un plan de guérillas, qui prévoyait la constitution de groupes de 30 hommes prêts à intervenir, selon les mêmes procédures, sur des objectifs étudiés à l'avance et dont l'attaque devait être soigneusement préparée 25 ).

   Le plan Violet visait à interrompre, sinon à perturber au maximum, les communications téléphoniques et télégraphiques de l'ennemi.

   Le plan Paul qui fut mis en oeuvre à partir du 17 juin dans la Marne, prévoyait la formation de quatre centaines constituées par le commandant LOBERTREAU et affectées à des terrains choisis pour recevoir des armes et d'éventuels commandos de parachutistes alliés :
      - la centaine Duriez était affectée au terrain Liévin situé à Moronvilliers à l'est de Reims ;
      - la centaine Dupleix au terrain Agneau situé à Vandières à l'ouest d'Épernay ;
      - la centaine Duroc au terrain Girafe situé à Écury-le-Repos au nord de
        Fère-Champenoise ;
      - la centaine Davoust au terrain Poisson situé près de Ville-en-Tardenois.

   Ces centaines devaient se tenir prêtes à aider aux opérations de parachutages, en prenant position sur ces terrains, à les défendre en cas d'attaque allemande, éventuellement à épauler les commandos de parachutistes dans des opérations de guerre 26 ).

   Comme pour les parachutages, l'exécution des plans alliés reposa principalement sur la zone d'Épernay organisée patiemment et solidement par Pierre SERVAGNAT, et qui englobait aussi des cantons appartenant aux arrondissements de Reims et de Châlons-sur-Marne.

   En mai 1944, cette zone contrôlée par CDLR et qui constituait le point fort de la résistance marnaise, avait été subdivisée en secteurs A, B, C, D, E, qui comptèrent au total au moment du débarquement allié, puis de la libération du département, 25 centaines réparties en 18 groupes de FFI.

   Le secteur A qui englobait Épernay et les villages environnants était commandé par René AZOULAY.
   Le secteur B qui correspondait aux régions d'Avize, Vertus et Fère-Champenoise avait pour chef François du PERRON.
   Le secteur C, commandé par François CROMBEZ, était implanté autour de Montmirail, Esternay et Sézanne.
   Au secteur D placé sous le commandement de Camille ROUSSEAU et qui s'étendait d'Épernay à Dormans, était rattaché le groupe FTP de Gaby FOURNY.
   Enfin, le secteur E situé dans l'arrondissement de Reims et qui allait de Damery à Tours-sur-Marne en passant par Ay, était commandé par René FLORENTIN de Libération-Nord 27 ).


Le développement et l'activité des maquis

   La formation ou le renforcement de ces unités combattantes dans le cadre de la préparation et de l'exécution des plans alliés, a entraîné un gonflement des effectifs des maquis au printemps 1944.
   Dans la Marne, département peu boisé et peu accidenté, les maquis avaient été jusqu'à cette date assez rares, à faibles effectifs, et leur activité s'était concentrée sur l'accueil des prisonniers évadés, des réfractaires du STO, des pilotes alliés abattus, des résistants recherchés par la Gestapo.

   Après le 6 juin 1944, les maquis virent affluer de nombreux patriotes, en particulier des jeunes, plein de bonne volonté, soucieux de participer à la phase finale de la libération de leur département, mais dont l'inexpérience, l'impréparation et le nombre même, firent courir des risques à la résistance, avec parfois une issue tragique comme ce fut le cas au Maquis de Champlat.

   Dans la région d'Épernay, selon Pierre SERVAGNAT, il y avait une quinzaine de maquis contrôlés par CDLR, auxquels s'ajoutaient plusieurs maquis FTP.
   Ces maquis étaient situés dans les bois de Mareuil-en-Brie, La Charmoye, Baye, Trécon, Germinon, Euvy, Ecury-le-Repos, Semoine, Mondement, Champguyon, Vandières, Flavigny et dans les forêts d'Épernay et de Montmort.
   Avant le débarquement allié, ils ne comptaient pas plus de 20 à 60 hommes maximum chacun 28 ).

   En Argonne Charles CANONNE avait pris le relais d'André NOIZET arrêté le 22 janvier 1944, l'application du plan Vert reposa sur le maquis Paulus commandé par Lucien PICQ, constitué par les trois groupes, Alsace, Champagne et Argonne, et appuyé par le groupe de Sainte-Ménehould commandé par Maurice JAUNET, le groupe de Ville-sur-Tourbe commandé par Roger HENRY, le groupe de Villers-en-Argonne commandé par Pierre dit MÉRY, le groupe de Florent-en-Argonne commandé par Louis MULON et le groupe de Vienne-le-Château commandé par Paul BESANÇON 29 ).

   Dans la région de Vitry-le-François, le maquis de Blacy, mis en sommeil depuis l'arrestation du commandant de La FOURNIÈRE, fut réactivé par Abel BONTOUX qui prit le commandement du groupe Bonnard 30 ).

   Dans la région de Reims, près de Ville-en-Tardenois, un maquis s'était constitué sur le territoire du petit village isolé de Champlat où un agriculteur, Raymond HUIBAN, accueillit et ravitailla des réfractaires du STO dès 1942.
   En mars 1944, ce dernier mit à la disposition de la résistance la Ferme de Chantereine où les armes provenant des parachutages effectués sur les terrains voisins furent entreposées avant d'être réparties entre les différents groupes.
   En avril 1944, cette ferme fit l'objet d'une perquisition allemande à un moment où heureusement elle était vide
31 ).


   Les « phrases de déclenchement » des plans alliés concernant la Région C, furent lancées au cours de la nuit du 5 au 6 juin 1944 à la BBC, et en totalité y compris pour les groupes de guérillas, ce qui fut selon GRANDVAL une grave erreur :

   L'émission de toutes les phrases " Guérilla " était évidemment un non-sens ; la déclencher dans les départements proches du débarquement était logique mais il ne l'était pas de faire engager immédiatement l'action dans une zone aussi éloignée que la région C. Beaucoup de mes camarades payèrent chèrement cette erreur manifeste 32 ).

   Au cours de la même nuit, le groupe CDLR n° 16 commandé par MOUTARDIER, faisait dérailler un train dans le tunnel de Vindey, entre Sézanne et Épernay 33 ).

   Une soixantaine de sabotages d'importance inégale mais contribuant tous à désorganiser et à retarder les renforts allemands dirigés vers le front de Normandie, furent exécutés dans les gares et sur les lignes de chemin de fer du département au cours de la période allant du 6 juin, jour du débarquement allié, jusqu'à la fin du mois d'août 1944, époque où le département de la Marne fut libéré par les Américains :
   - 13 en juin ;
   -  20 en juillet 
;
   -  27 en août
34 ).

   Dans son rapport mensuel de juillet 1944, le préfet régional PERETTI DELLA ROCCA considérait que l'activité des maquis marnais, sans atteindre l'ampleur de ceux de l'Aube et de la Haute-Marne, n'en était pas moins vigoureuse :

   Ce qu'on a coutume de nommer le « Maquis » se montre dans le département de la Marne particulièrement vigoureux.
   Il ne se passe guère de jours où l'on ne cite à son actif tel exploit ou telle opération.
   Si l'on veut situer son action, on s'aperçoit d'abord qu'il s'agit là d'un mouvement général qui ne se cantonne dans aucune zone bien définie mais qui atteint peu ou prou tous les coins du département.
   À peine peut-on dire que les opérations sont plus fréquentes dans le Sud-Est aux limites de la Haute-Marne et de la Meuse [...]
   33 bureaux de tabac ont été visités, 5 mairies soulagées de leurs tickets de rationnement, 2 bureaux de poste de sommes d'argent [...]
   Quelques cultivateurs se sont vus intimer l'ordre de livrer les plus précieux parmi leurs produits de la ferme [...]
   19 sabotages contre des lignes de chemin de fer ;
   17 attentats contre les ouvrages d'art, pylônes, lignes téléphoniques ;
   14 enlèvements d'autos ou de camions ;
    7 attentats contre l'armée d'occupation [...]
   En résumé, le travail effectif accompli par les « troupes de résistance » est loin d'être négligeable.
   Sans doute le mouvement a-t-il moins d'ampleur que dans les deux autres départements limitrophes de la Région, l'Aube et la Haute-Marne.
   Cela tient certainement à la plus grande monotonie du pays [...]
   On note d'autre part en fin de mois un accroissement marqué des opérations exécutées par le maquis, un redoublement d'efforts qui semble coïncider avec les avances alliées de l'Ouest ( 35 ).

   Le plan Paul, compte tenu de la rapidité de l'avance alliée en Champagne, ne fut que partiellement appliqué et fut endeuillé par une action pour le moins malheureuse concernant le maquis de Champlat et qui aurait sans doute pu être évitée.
   Le 25 août 1944, la centaine Davoust qui constituait la quatrième centaine formée dans le cadre du plan Paul, et qui était commandée par le lieutenant Pierre DEMARCHEZ, s'installa dans la ferme de Chantereine bien que celle-ci fût connue des Allemands qui y avaient déjà perquisitionné.
   Trente-quatre containers parachutés dans la nuit du 25 au 26 août y furent entreposés.
   Complètement isolée, à découvert, au fond d'une cuvette entourée de bois, cette ferme constituait, selon le médecin-colonel POURCINES « une véritable souricière » 36 ).
   Le 26 août au matin, la centaine Davoust fut renforcée par les groupes FFI de Fismes et d'Aougny, commandés respectivement par le gendarme Gaston RAULIN et par l'instituteur Jean LAMBERT.
   Ce dernier constata avec stupeur, qu'il n'y avait pas de service de garde autour de la ferme, que l'arrivée de son groupe n'avait même pas été signalée, et que le plus grand désordre régnait à l'intérieur des bâtiments : matériel antichar resté dans les caisses, notices d'emploi accompagnant les explosifs égarées37 ).
   Au cours de la journée du 27, arrivèrent individuellement ou en petits groupes des hommes et des femmes souvent très jeunes, venus offrir leurs services.
   L'après-midi, des avions allemands survolèrent le site en rase-mottes ; plusieurs FFI, les prenant pour des avions américains, sortirent de la ferme pour leur faire des signes d'amitié.
   Malgré les conseils des habitants de Champlat et du médecin-colonel POURCINES, le lieutenant DEMARCHEZ refusa de donner l'ordre d'évacuer la ferme.
   Le 28 août, peu après qu'un avion suspect balançant les ailes ait à nouveau survolé la ferme de Chantereine, celle-ci fut encerclée par plusieurs chars allemands et attaquée par surprise.
   Cette attaque provoqua la « sortie précipitée sans ordre et sans armes » de la plupart des occupants de la ferme qui s'enfuirent vers la forêt à travers les champs moissonnés, donc à découvert.
   Le plus jeune des onze FFI tués à la ferme de Chantereine, Philippe COUTIEZ,
n'avait que 17 ans.


Le rôle des Jedburghs

   Dans un tout autre domaine, celui de la coopération entre alliés et FFI, il y eut à la fois des succès remarquables et aussi des erreurs regrettables, dont il est difficile de déterminer exactement les causes, et pour lesquelles les responsabilités sont sans doute partagées.

   À partir du débarquement de Normandie, l'exécution des plans alliés pour la libération du territoire français impliquait une bonne coordination entre la résistance et les troupes alliées. Il avait été prévu que ce travail de coordination serait assuré par des Jedburghs, équipes mixtes d'officiers et sous-officiers anglo-saxons et français, parachutées pour appuyer l'action des FFI, par des équipes de renseignement comprenant un informateur et un radio, et par des commandos-parachutistes du Special Air Service ( SAS ) 38 ).

   GRANDVAL écrivit après la guerre que les missions effectuées dans la Région C par ces équipes « furent le plus souvent très efficaces et leur entente avec les Forces Françaises de l'Intérieur parfaite » 39 ).
   Il ne semble pas que ce fut le cas dans la Marne où les agents alliés eurent beaucoup de mal à coopérer avec la résistance.

L'équipe Borosh-Benoit du réseau Silversmith

   Une première équipe intervint à partir du 6 juin 1944 et au cours des jours qui suivirent immédiatement le débarquement allié, en exécutant 12 sabotages sur les lignes ferroviaires de la région de Reims. Elle appartenait au réseau Silversmith et avait à sa tête deux officiers canadiens, le capitaine Henry BOROSH et le capitaine Joseph BENOIT.
   Cette équipe qui n'était pas initialement destinée à la Marne, avait été parachutée dans la nuit du 23 au 24 mai 1944 en Saône-et-Loire : parachutage effectué à une altitude trop élevée, équipe dispersée, matériel radio perdu.
   Elle se reconstitua à Lyon puis à Paris, récupéra du matériel radio et se retrouva finalement dans la Marne.
   De la fin du mois de juin jusqu'à la fin du mois de juillet
, elle s'installa à Épernay et à Ay, d'où dix-neuf messages furent envoyés qui guidèrent le bombardement du dépôt de V1 stockés dans le tunnel de Rilly-la-Montagne, tandis qu'à Reims l'équipe du capitaine BENOIT formée de cinq groupes de combat de cinq hommes chacun, fit sauter des dépôts d'essence et de munitions et coupa deux fois le câble Reims-Berlin 40 ).

Les agents du réseau F2 / sous-réseau Métro

    À partir de la mi-juin 1944, des agents du réseau de renseignements F2 ( sous-réseau Métro ), vinrent à Reims pour y poser les premiers jalons de leur extension vers l'est et y organiser le secteur Toto-Est. Un central fut établi à Reims, qui draina les informations du sous-secteur Luna couvrant les régions de Châlons-sur-Marne, Épernay et Montmirail. Il transmettait toutes les informations recueillies par l'intermédiaire de son équipe radio Chantal-Est. Ces agents quittèrent la Marne à la fin du mois d'août en direction de Verdun puis de Nancy41 ).

L'équipe Bodington du réseau Pedlar

   L'équipe du commandant BODINGTON, chef du réseau Pedlar 42 ) fut parachutée dans la région de Troyes le 10 juillet 1944, avec pour mission de se rendre dans la Marne. Mais en l'absence de pièces justificatives d'identité lui permettant de prendre contact et d'être accréditée auprès des chefs FFI marnais, pièces demandées par Londres par deux fois avant son départ, elle resta pendant trois semaines dans l'Aube où elle fut prise en charge par le maquis Montcalm constitué par le capitaine Leonard TASCHEREAU du réseau Diplomat 43 ).
   BODINGTON multiplia les tentatives pour prendre contact avec la résistance marnaise, en particulier dans la région de Sézanne où il proposa d'envoyer un message chiffré à Londres avec réponse immédiate.
   Menacé d'être arrêté, il fit une autre tentative à Épernay où il fut dénoncé à la Feldgendarmerie et dut prendre la fuite.
   Il se rendit alors en Haute-Marne, département avec lequel en principe il ne devait pas être en liaison ; il y fut bien accueilli par un groupe de FFI pour lequel il obtint immédiatement qu'on effectuât des parachutages.
   On peut donc considérer que, si la résistance marnaise avait accueilli plus tôt et avec moins de suspicion l'équipe du réseau Pedlar, elle aurait obtenu les armes qu'elle réclamait avec tant d'insistance.
   BODINGTON décida en dernier ressort d'intervenir dans le département de la Marne sans l'accord de la résistance, et installa son poste de commandement à Bouzy.
   Lorsqu'à la mi-août, une délégation des FFI marnais prit enfin contact avec lui, Pierre SERVAGNAT lui aurait déclaré : « Oh ! si seulement nous avions été informés de votre arrivée cinq semaines plus tôt ! ».
   
Finalement, compte tenu de leur implantation tardive dans le département, les groupes constitués par BODINGTON se concentrèrent sur deux tâches principales :
   -  faciliter l'approche des troupes américaines depuis Coulommiers où la jonction fut établie, puis la libération de Châlons ;
   -  et surtout préparer leur progression ultérieure vers l'est, dans la Haute-Marne, où BODINGTON transféra son poste de commandement à Montier-en-Der.
   Avant de quitter la Marne, BODINGTON avait pu réceptionner le groupe Jedburgh Arnold ( 44 ), auprès duquel il détacha Jean LEMONIER.

Le groupe Jedburgh Arnold

   Le groupe Jedburgh Arnold commandé par le capitaine COUDRAY fut parachuté en habits civils dans la nuit du 24 au 25 août 1944 au sud-ouest d'Épernay à Igny.
   BODINGTON lui confia la région située entre Dormans et Épernay, où il fut chargé de surveiller la retraite des Allemands sur les ponts de la Marne.
   Les membres de ce groupe, eux non plus, ne parvinrent pas à coordonner leur action avec le commandement FFI marnais, mais par contre ils entrèrent en contact avec les résistants de la région de Condé-en-Brie dans l'Aisne.

Un manque de coordination regrettable

   Après la guerre, Pierre SERVAGNAT a regretté ce manque de coordination qu'il a tenté d'expliquer par l'absence d'informations et en se réfugiant derrière sa hiérarchie :
le commandant BOUCHEZ dans la Marne, et le colonel GRANDVAL à la tête
de la Région C :

   Depuis quelque temps déjà, fin juillet ou début août, l'arrivée d'un officier britannique, qui recherchait les groupes de Résistance afin de leur fournir des armes, nous fut signalée dans différents points de l'arrondissement.
   Comme en certains endroits, des patriotes s'étaient laissé surprendre par des individus de la Gestapo déguisés en agents anglais, nous alertâmes immédiatement nos supérieurs.
   Ces derniers n'étaient au courant de quoi que ce soit et nous conseillèrent la méfiance.
   Il nous semblait en effet normal qu'un agent anglais venant dans la région se mît - chose facile - en rapport avec notre DMR ( Délégué militaire régional )
[ le colonel Grandval ] et que ce dernier nous annonçât, par la voie hiérarchique, la présence et l'éventuelle visite de l'agent en question.
   Il n'en fut rien. Nous ne pûmes donc profiter des avantages que nous aurions certainement retirés d'un contact avec le commandant Nick ( ou Badington )
[ le commandant Bodington ] qui s'était installé à Bouzy 45 ).

    Cette argumentation n'est toutefois pas totalement convaincante, et semble cacher soit une mésentente sur ce sujet au sein de la résistance marnaise, soit la volonté délibérée des responsables marnais de se débrouiller seuls, sans la tutelle des Alliés.


Les journées libératrices
et le bilan de l'action résistante dans la Marne

   Ce que l'on a appelé les journées libératrices et qui furent décrites en détail dans de nombreuses monographies d'histoire locale, furent brèves du 26 au 30 août 1944.

   Le 26 août, les premières colonnes alliées atteignirent les confins du département qui fut libéré presque totalement en moins d'une semaine, avec l'aide des FFI.
   La première ville qui fut libérée fut Sézanne dans laquelle les troupes américaines sont entrées le 27, suivie d'Epernay le 28, de Châlons-sur-Marne et Vitry-le-François le 29, de Reims et de Sainte-Menehould le 30 août.

   Selon GRANDVAL, la 3ème Armée américaine du général PATTON « a traversé la Champagne, sans rencontrer de résistance » ( 46 ) de la part des troupes allemandes battant en retraite.
   Des combats très durs se poursuivirent cependant en Argonne au début du mois de septembre, mettant durement à contribution les FFI de l'arrondissement de Sainte-Ménehould.

   Les jugements portés respectivement par le chef départemental et le chef régional des FFI sur ce qu'a été l'action de la résistance dans la Marne, divergent sensiblement.

   Le commandant BOUCHEZ, dans le rapport consigné dans son journal de marche à la date du 25 septembre 1944, est pour le moins laconique.
   Sous prétexte de « ne pas alourdir ce journal », il se contenta d'y examiner les opérations effectuées par les FFI de son département « de haut, dans leur ensemble, en laissant dans l'ombre les actions isolées », sans citer aucun de ses subordonnés, sans s'arrêter sur le rôle des maquis dont il indiqua simplement qu'« il n'y en avait que très peu ».
   S'agissant du plan Vert, il souligna que les « sabotages coordonnés [...] avaient été dans l'ensemble exécutés correctement et courageusement, malgré quelques mécomptes dus aux circonstances du moment ».
   Selon lui, la Marne se prêtait mal « aux actions de guérilla », l'armement dont disposaient les FFI était de toute façon « notoirement insuffisant ».
   Il ajouta que le rôle de la résistance marnaise «  bien que simple, était néanmoins assez difficile » mais que son « action fut reconnue par le commandement de la 3ème Armée américaine, qui voulut bien [ lui ] en exprimer sa satisfaction en précisant que grâce à [ elle ], il avait été en avance sur son horaire »..
   Il y affirma sa « conviction d'avoir réussi » dans tous les domaines, et dressa l'état des pertes de façon un peu sèche :
   -  233 tués, 270 blessé, 1 200 prisonniers du côté de l'ennemi ;
   -  107 tués, 78 fusillés ou assassinés et 58 blessés du côté des FFI
.

   Après la guerre, le jugement du colonel GRANDVAL, commandant en chef de la région C, fut beaucoup plus nuancé en ce qui concerne le rôle joué par les FFI marnais, et critique à l'égard de leur chef, Pierre BOUCHEZ.
   Selon le commandant en chef de la Région C, les arrestations qui avaient décimé les principaux responsables de la résistance marnaise à la fin de 1943 et au début de 1944 eurent de « graves conséquences » qui affectèrent durablement son organisation et dont elle ne s'était pas remise.

   Lorsqu'il prit contact avec le département de la Marne, il constata que non seulement le commandant BOUCHEZ « ne faisait pas l'unanimité », mais que « certains secteurs échappaient en fait à son autorité » en particulier dans la région d'Épernay.

   Par la suite, il se rendit compte que les relations du chef des FFI marnais avec le CDLN et les FTP « étaient difficiles ».
   Il reçut à ce sujet des « doléances » émanant du COMAC ( Comité d'action militaire du Conseil national de la résistance ) et de l'État-major national des
 FFI , et l'État-major interallié se plaignit dès le mois de juin « d'une mauvaise exécution du plan Vert » dans la Marne.
   GRANDVAL essaya alors de faire revenir Henri BERTIN, mais le Haut-Commandement estima que sa présence était indispensable à Londres.
   Il conserva donc Pierre BOUCHEZ à la tête des FFI marnais, tout en constatant que ce dernier avait un tempérament « mieux adapté à l'armée régulière et au combat au grand jour, qu'à l'activité clandestine », et que le courant ne passait pas entre lui et « la hiérarchie descendante ».
   Et GRANDVAL d'ajouter ce jugement lucide quoiqu'un peu sévère :

   L'insuffisante cohésion qui en résulta à l'échelon départemental
et les nombreux drames qui frappèrent la résistance marnaise ne permirent pas, en dépit de l'approvisionnement massif dont la Marne avait bénéficié, que l'action atteigne l'ampleur que l'on pouvait attendre 47 ).

   Le chef de la Région C n'en rendait pas moins hommage aux morts de la résistance marnaise, dont il reconnaissait les actions héroïques.

   La Marne n'a donc pas vécu à la libération de période véritablement insurrectionnelle comme en ont connue d'autres départements où la résistance et les maquis étaient plus solidement installés.

   La plupart des responsables de la résistance étaient d'ailleurs hostiles à une insurrection populaire qui n'aurait profité qu'au PCF.

   De leur côté, les communistes n'étaient pas placés dans un rapport de force qui leur permettait de prendre la tête d'une telle insurrection.
   Ils se sont donc contentés d'appeler les Champenois à la « mobilisation », à l'« action », à « l'unité de la Nation Française », et de leur demander de se tenir « prêts pour l'insurrection nationale », par le canal de l'organe départemental du Front national de lutte pour l'indépendance de la France. Son titre, Les Fils de Valmy, s'inscrivait dans la stratégie de tentative de prise de pouvoir du parti communiste au sein de la résistance à la libération, stratégie construite sur le modèle de l'An II de la révolution française, appelant à la guerre à outrance, à la levée en masse et à la radicalisation politique, stratégie révolutionnaire de rupture, que les communistes marnais n'étaient cependant pas en mesure de mettre en oeuvre dans ce département et qui échoua 48 ).

   Ce n'est pas faire injure à la résistance marnaise que d'admettre que son rôle en août 1944, loin d'être négligeable, n'a cependant été qu'un rôle d'appoint au service de la puissante armée américaine.
   La rapidité avec laquelle celle-ci a libéré le département, allait faciliter et accélérer la mise en place simultanée des nouvelles institutions dans tous les arrondissements, avec le concours des FFI.

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